Les partisans massés dans la ruelle de son domicile, les cris, les chants… La foule était certes moins compacte cette fois-ci, mais la scène n’était pas sans rappeler les manifestations de liesse populaire qui avait suivi la libération de prison d’Ousmane Sonko, deux ans plus tôt. L’un des Premiers ministres les plus puissants de l’histoire du Sénégal vient d’être remercié par celui qui fut présenté comme son « double », son bras droit, son petit frère. Et il refuse de le voir comme une défaite.
Ousmane Sonko, qui a brièvement remercié ses soutiens le vendredi 22 mai au soir, s’est en effet dit « serein » après l’annonce de son limogeage, rendu public vers 22 heures via un communiqué lu à la télévision nationale par le secrétaire général de la présidence. Selon les confidences de son entourage, il avait été informé par Bassirou Diomaye Faye quelques heures avant que l’annonce ne soit officialisée.
Martyr
« Il l’a pris avec calme, un peu comme lorsqu’il avait été radié de la fonction publique [en 2016] », glisse l’un de ses proches. L’allusion à cette étape fondatrice de la trajectoire politique d’Ousmane Sonko (il avait été démis de son poste d’inspecteur des impôts par l’ancien président Macky Sall), qui avait façonné son personnage de martyr, n’a rien d’anodin. Elle place une nouvelle fois le chef de Pastef en position de victime d’une injustice.
« Lui-même voulait partir depuis longtemps, mais ce type de décision ne se prend pas seul, glisse un cadre du parti. J’imagine qu’ils ont épuisé leur possibilité de travailler ensemble. » Depuis des mois, le Sénégal se prépare à l’éventualité d’une rupture entre les deux hommes. « Je suis le président et il est le Premier ministre. S’il ne me satisfait plus, je nommerai un autre Premier ministre », prévenait Bassirou Diomaye Faye lors d’une interview télévisée le 2 mai. Sa décision était-elle en réalité déjà prise ?
Quelques heures avant son limogeage, Ousmane Sonko s’acquittait d’une de ses obligations, en répondant aux questions des députés. En terrain conquis, il n’a pas pris de gants pour évoquer les désaccords qui l’opposent à Bassirou Diomaye Faye. Il a mis en lumière une divergence au sujet des fonds spéciaux, que son parti appelait à supprimer quand il était dans l’opposition. Face aux députés, Ousmane Sonko confiait avoir poussé le chef de l’État à légiférer sur le fonctionnement de ces caisses noires, dont bénéficient le président et le Premier ministre.
« Le président a fait une erreur concernant les fonds politiques et j’ai espoir qu’il revienne à la raison. Nous avions promis qu’aucun fonds [ne pourrait être confié] à quelqu’un sans possibilité de contrôle. Sur cette question, il a présenté des arguments qui ne m’ont pas convaincu », a-t-il déclaré. Il a aussi affirmé que les divergences au sein de la formation ne pouvaient pas se régler par des décrets présidentiels, lançant au passage des piques à la majorité.
Vers la présidence de l’Assemblée ?
« La liberté avec laquelle il a parlé à l’Assemblée, c’est le genre de choses que l’on fait quand on n’a plus rien à perdre », glisse le membre du parti précité. Ses propos ont-ils précipité la décision de Bassirou Diomaye Faye de le remercier ? Le président était lui-même pressé depuis plusieurs semaines par certains de ses alliés de se séparer de son chef de gouvernement devenu encombrant.
Samedi 23 mai au matin, il a poursuivi, comme si de rien n’était, la série de consultations avec des personnalités politiques initiées dans le cadre du dialogue national. « Ces rencontres avec les anciens Premiers ministres sont prioritaires à l’agenda. Rien ne change à la présidence », glisse un membre de son cabinet. « C’est une nouvelle page qui s’ouvre, admet Waly Diouf Bodiang, membre du cabinet politique d’Ousmane Sonko au sein de Pastef. Mais qu’il soit Premier ministre ou pas, c’est la même chose. Cela change notre position au sein de l’exécutif, mais nous gardons notre rôle de première force politique du pays. »
Ousmane Sonko a quant à lui déjà fait la demande pour récupérer son poste de député, qui a été validée par le bureau de l’Assemblée nationale ce samedi. El Malick Ndiaye, son fidèle lieutenant, a démissionné aujourd’hui de son poste de président de l’Assemblée. « Cette décision procède d’un choix personnel, guidé avant tout par ma conception des institutions, de la responsabilité publique et de l’intérêt supérieur de la Nation », a déclaré El Malick Ndiaye dimanche soir. L’élection du nouveau président de l’Assemblée, prévue le 26 mai, ouvre la voie à Ousmane Sonko pour occuper le siège de deuxième personnage de l’État.
« Ousmane Sonko redevient opposant »
« Cela fait longtemps que l’on se pose cette question : qui est au pouvoir ? Qui est dans l’opposition ? Il ne faut pas occulter le fait que les Sénégalais ont voté pour Pastef, son programme, son idéologie. J’espère que les deux hommes sauront prendre le temps d’en discuter », insiste un membre fondateur du parti. « Ousmane Sonko redevient opposant. Il est entouré d’inconditionnels qui sont des faucons. Cela va castagner dur », prédit un observateur de la vie politique.
Bassirou Diomaye Faye, qui doit désormais désigner un nouveau Premier ministre, devra gouverner avec une Assemblée largement acquise à son ancien bras droit. Avec le risque de voir le chef de gouvernement fraîchement nommé renversé par une motion de censure. « Ousmane Sonko avait évité de se présenter devant les députés et retardé son discours de politique générale, lorsque l’Assemblée était encore dominée par la coalition présidentielle sortante, rappelle un observateur politique. Il a attendu de remporter les élections législatives anticipées de novembre 2024 pour se soumettre au vote de confiance. »
Une stratégie qui pourrait être de nouveau utilisée par son successeur ? Elle pourrait en tout cas permettre à Bassirou Diomaye Faye de gouverner sans majorité jusqu’au 2 décembre, date à laquelle il pourrait dissoudre l’Assemblée. Pastef saura-t-il rester uni autour de son charismatique leader ? Le directeur du musée des Civilisations noires et celui de la Sonacos, tous deux nommés par Bassirou Diomaye Faye, ont déjà annoncé leur démission. Quant à Ousmane Sonko, il présidera le 6 juin le congrès de son parti.



















