AFRIQUE & MONDE

Au Mali, les leaders religieux façonnent la politique

Les chefs spirituels du pays dénoncent l’inaction des forces étrangères qui ne parviennent pas à assurer la sécurité.

La ministre des Armées, Florence Parly, a réaffirmé l’engagement de la France à aider ses partenaires africains à lutter contre la recrudescence des attaques djihadistes dans la zone sahélienne. Elle était mardi à Bamako, troisième étape d’une tournée qui l’a conduite au Tchad, au Burkina Faso et au Mali.

« Le combat contre le terrorisme est un combat de longue haleine, a expliqué mardi à Bamako Florence Parly, au troisième jour de sa tournée sahélienne. Une guerre ne s’évalue pas à chacune des batailles qui est menée. » La ministre des Armées achevait au Mali une visite entamée au Tchad puis au Burkina Faso. Objectif : remobiliser ses partenaires dans une période difficile.

Vendredi dernier, cinquante soldats ont encore péri à Indelimane au nord du pays dans une attaque contre l’armée malienne revendiquée par l’Etat islamique au Grand Sahara.

La ministre française a annoncé, lundi, le lancement de l’opération « Bourgou 4 », un partenariat entre les soldats de Barkhane et l’armée burkinabée. Cette opération vise, une nouvelle fois, à mettre hors d’état de nuire les djihadistes dans la zone des trois frontières (Burkina, Mali, Niger) où ils se réfugient.

Accords de protection. Mais le combat militaire n’est pas la panacée. Ces groupes, en perpétuelle recomposition malgré les pertes, profitent du vide de l’Etat. Ils proposent leur protection aux populations locales et installent sur le terrain des cadis, des magistrats musulman remplissant des fonctions civiles, judiciaires et religieuses, dont celle de juger les différends entre particuliers. « L’Etat ne doit pas délaisser le terrain, explique Moussa Mara, un ancien chef du gouvernement malien. Sinon les groupes terroristes occupent le vide. Ils ont signé récemment une vingtaine d’accords de protection avec des pouvoirs locaux (chefs de village, imams…). »

En 2012 et 2016, l’imam Mahmoud Dicko, ex-président du Haut conseil islamique (HCI) du Mali a bien essayé d’ouvrir des voies de communication avec les groupes djihadistes. S’il a pu obtenir des libérations de soldats maliens, il n’a pas réussi à trouver les clés pour amener les terroristes à réduire leur violence.

Son successeur à la tête du HCI, Chérif Ousmane Madani Haïdara, était plutôt opposé à un dialogue avec les groupes djihadistes mais il semble dernièrement avoir changé d’avis. On l’a vu récemment échanger avec Houka-Houka Ag Alhousseini, l’ancien cadi de la coalition djihadiste de Tombouctou en 2012, aujourd’hui consulté sur les questions de réconciliation bien que les Nations unies l’accusent d’utiliser cette couverture pour faciliter les activités des groupes armés (*). « Chérif Ousmane Madani Haïdara a une base importante et des réseaux dans le pays qui pourraient permettre d’obtenir des consensus avec des pouvoirs locaux », ajoute Moussa Mara.

L’influence des leaders religieux n’est plus à démontrer au Mali. Ils sont devenus des puissants groupes de pression. Les Occidentaux font régulièrement des amalgames entre leur influence et le recours à la violence. Et les soupçonnent de vouloir imposer l’islam politique dans un pays laïque mais dont les Musulmans constituent plus de 90 % des pratiquants. Si Haïdara est plutôt un légitimiste, l’imam Mahmoud Dicko a lancé récemment un mouvement de soutien rassemblant ses sympathisants, perçu comme politico-réligieux.

« Valeurs maliennes ». En fait, les leaders religieux profitent surtout de la décrédibilisation progressive des leaders politiques. Ces dernières années, ils sont intervenus sur les questions sociétales. En 2009, ils ont notamment rappelé « les valeurs maliennes », notamment lors du débat sur le code de la famille. En février 2017, ils ont aussi fait reculer le ministre de la Justice qui souhaitait faire adopter une loi criminalisant l’excision, une pratique encore en vigueur au Mali.

Depuis le début de l’année, les leaders religieux dénoncent régulièrement l’inaction des forces étrangères dans le pays, incapables de sauvegarder les populations. Ils ont utilisé le massacre d’Ogassogou en mars dernier pour réclamer la démission du gouvernement de Soumeylou Boubeye Maiga, obtenu un mois plus tard.

La France a récemment déroulé le tapis rouge à son successeur et poulain, Boubou Cissé, reçu en grande pompe en septembre à Paris. Ce dernier a entrepris, au début de son mandat, plusieurs déplacements dans le centre du Mali pour rassurer les populations. Mais le pouvoir est aujourd’hui concentré sur le dialogue politique national auquel a été convié le principal opposant politique, Soumaïla Cissé, qui a récemment rencontré le chef de l’Etat. On évoque déjà la constitution d’un nouveau gouvernement qui permettrait à ses partisans d’y faire leur entrée.

(*) voir la dernière étude Sacred struggles: How Islam shapes politics in Mali d’Andrew Lebovich pour l’European Council on Foreign Relations.

Source: L’Opinion.fr