SOCIÉTÉ

En Côte d’Ivoire, les cyber-arnaqueurs se réinventent au gré des nouvelles technologies

L’arrivée de la fibre et du paiement par téléphone n’a pas freiné l’arnaque en ligne. Mais aujourd’hui, les Ivoiriens sont les premières victimes des « brouteurs ».

C’est l’escroquerie à la mode à Abidjan. Le détournement d’argent depuis des portefeuilles électroniques ne cesse de monter en puissance en Côte d’Ivoire. Les montants en jeu se sont élevés à 2,35 millions d’euros en 2018, soit plus d’un quart de toute la cyberfraude dans le pays. Un chiffre qui devrait être démultiplié cette année puisque 1 014 arnaques de ce type ont été recensées au premier semestre, contre 227 pour la même période en 2018, selon l’Autorité de régulation des télécommunications de Côte d’Ivoire (Artci).

Ces dernières années, le paysage de la cybercriminalité en Côte d’Ivoire s’est considérablement renouvelé. L’avènement des réseaux sociaux, l’arrivée de la 3G en 2012 et l’explosion des services financiers numériques (mobile banking) expliquent cette transformation. D’après la Banque mondiale, la Côte d’Ivoire compte plus de 10 millions d’internautes aujourd’hui contre à peine 200 000 en 2012. Et les transactions financières via le portefeuille électronique ont atteint 9,6 milliards d’euros en 2018, soit près de 26 millions d’euros par jour.

« Les nouveaux services offrent aux criminels de nouvelles idées. Ils s’adaptent très vite », déclare le colonel Guelpetchin Ouattara, directeur de l’informatique et des traces technologiques (DITT), un service du ministère de la sécurité, chargé des questions liées au cyberespace. A la tête de 300 personnes, il suit de près l’évolution de la criminalité indexée sur l’évolution technologique. L’arnaque au portefeuille électronique résulte en général d’une usurpation d’identité et d’une naïveté de la victime, qui, sans le savoir, offre ses codes au « brouteur »,comme l’on surnomme en Côte d’Ivoire ces cyberescrocs, lui permettant ainsi de vider son compte ou de retirer l’argent à sa place.

« Arnacœurs »

Pour le colonel Ouattara, la cyberdélinquance n’est pas plus sophistiquée aujourd’hui qu’hier, au contraire : « Les produits monétiques sont assez récents, c’est donc normal qu’il y ait des failles. Et les brouteurs les exploitent grâce à des complicités en interne [chez les opérateurs de téléphonie]. Le profil de l’escroc n’a pas changé : ça n’est toujours pas un geek, c’est un manipulateur. » Enfin, dans la plupart des cas. Yao N’Cho, hacker éthique et directeur de NYS Africa, une université qui forme d’anciens arnaqueurs aux métiers de la cybersécurité, dit connaître « des brouteurs qui installent des logiciels espions via des sms malveillants et s’assurent ensuite d’un prélèvement automatique vers leur compte ».

C’est que la Côte d’Ivoire est depuis longtemps l’une des capitales mondiales de l’arnaque en ligne. « L’âge d’or » du broutage se situe entre 2000 et 2012. Une époque où les quelques cybercafés des quartiers populaires d’Abidjan affichent complet du matin au soir, et où la police ferme les yeux sur ce qu’il s’y passe. Arnaque aux sentiments, à la loterie, à l’héritage, au prêt bancaire ou encore fraude à la carte bancaire… A cette époque se diffuse le terme de brouteur « en référence au mouton qui se nourrit sans trop d’efforts et qui n’a pas peur d’aller manger là où l’herbe est plus verte, même si c’est chez le voisin », explique Youssouf*, ancien professionnel de l’arnaque, désormais repenti.

Dans ces années-là, sur les conseils de leurs « frères du Nigeria » arrivés en Côte d’Ivoire après avoir été traqués chez eux, les brouteurs ivoiriens ciblent les « mugu », des personnes à piéger qui résident en Europe. « J’extorquais jusqu’à 200 000 euros par an à certaines victimes européennes. On se disait que c’était le remboursement de la dette coloniale. Et j’avais besoin d’argent, comme tous les brouteurs », confie Raymond*, aujourd’hui la quarantaine.

De toutes les fraudes, c’est l’arnaque aux sentiments, aussi appelée « arnacœurs », qui a placé la Côte d’Ivoire sur la carte mondiale de l’escroquerie en ligne. Une pratique simple d’un point de vue technologique mais relativement chronophage. Il s’agit de gagner, au fil des discussions, la confiance, voire l’amour de la personne située de l’autre côté de l’écran jusqu’au jour où, prétextant une excuse ou un besoin – médical, sentimental, familial – la proie est invitée à envoyer de l’argent ou des cadeaux. Souvent les deux.

« Ils exploitent un biais cognitif chez ces gens seuls, ils font ce qu’on appelle de l’ingénierie sociale, c’est-à-dire de la manipulation psychologique, et ils excellent là-dedans », explique Yao N’Cho. « Certains pigeons étaient réellement amoureux, j’ai pu en arnaquer d’autres plusieurs fois. Il y a beaucoup de gens seuls en Europe, qui ont besoin de parler », confirme Youssouf.

Le jeune homme, qui veut conserver l’anonymat, est un repenti de la grande époque. Désormais sans le sou, il jure qu’il ne lui reste plus qu’une « très belle bagnole… un bolide même ». Et pourtant, il en a eu de l’argent ! Beaucoup même, puisque au début des années 2010, assure-t-il, il a « frôlé le milliard de francs CFA » (1,5 million d’euros). Argent éphémère puisque, de son propre aveu, il a tout flambé dans les boîtes, les voyages, les femmes d’un soir et la location de résidences secondaires de luxe pour de fêtes somptueuses. « C’était l’époque du coupé-décalé, il fallait frimer. »

Désamour de l’opinion publique

Depuis qu’ils s’attaquent essentiellement à leurs compatriotes – 98 % des victimes des arnaques au portefeuille sont désormais ivoiriennes selon l’ARTCI –, la popularité des brouteurs est en forte baisse dans le pays. La tentation de l’argent facile séduit encore les jeunes des quartiers populaires, mais la traque des services de sécurité et le changement de regard d’une partie de l’opinion publique en découragent beaucoup. « Avant, c’était une fierté pour une famille d’avoir un fils brouteur, raconte Youssouf, c’est plus compliqué maintenant. »

La honte a elle aussi changé de camp. Il y a quelques années, la Plateforme de lutte contre la cybercriminalité (PLCC), qui dépend de la DITT, enregistrait peu de plaintes, car les victimes vivaient l’arnaque comme une humiliation, a fortiori quand il s’agissait de chantage à la vidéo. Mais depuis que les plaintes sont mieux traitées, les personnes cibles d’escroqueries vont davantage au commissariat dans l’espoir de récupérer leur argent. Selon le colonel Ouattara, les « trois quarts des affaires » seraient « résolues ».

A Abidjan, dans une boutique de téléphone en septembre 2016.
A Abidjan, dans une boutique de téléphone en septembre 2016. ISSOUF SANOGO / AFP

Habitués depuis quinze ans à faire la « une » des journaux pour leurs exploits ou à figurer dans des clips de coupé-décalé, plusieurs brouteurs ont récemment fini derrière les barreaux. Parmi eux, Commissaire 5 500 (son pseudo), connu pour avoir donné 15 millions de frans CFA à feu DJ Arafat pour qu’il écrive une chanson à sa gloire. Mais aussi Président Bongo, célèbre pour avoir usurpé une identité qui lui aurait permis de récupérer un milliard de francs CFA. Ces arrestations et le désamour de l’opinion publique ont poussé de nombreux brouteurs à s’exiler au Bénin et au Togo, deux pays réputés moins équipés pour lutter contre la cybercriminalité.

*Les prénoms ont été modifiés

Source: Le Monde