POLITIQUE

En Côte d’Ivoire, une investiture en demi-teinte pour Alassane Ouattara

Réélu le 31 octobre à l’issue d’un scrutin contesté, le président ivoirien est poussé malgré lui vers une médiation avec ses rivaux de l’opposition. Devant les caméras, on se dit prêt au dialogue. En coulisses, on joue la montre et on oppose la fermeté.

Abidjan (Côte d’Ivoire).– Il avait d’abord été évoqué une grande célébration, semblable à celles des précédentes prestations de serment dans la capitale politique ivoirienne Yamoussoukro. En 2011, plusieurs dizaines de milliers de personnes et plus d’une vingtaine de chefs d’État et de personnalités de grande envergure s’étaient massées lors d’une cérémonie fastueuse pour honorer Alassane Ouattara qui accédait pour la première fois au poste suprême.

Un deuxième mandat faiblard et le début d’un troisième contesté plus tard, c’est finalement en petit comité – 300 à 400 convives – au palais présidentiel et à l’hôtel Ivoire d’Abidjan que cette cérémonie d’investiture aura lieu ce 14 décembre. Dans un communiqué de la présidence donnant les détails de cet événement, on met en avant « une cérémonie volontairement sobre du fait de la crise sanitaire liée à la pandémie de Covid-19 », bien loin des gros moyens déployés lors des meetings de campagne, pourtant en pleine pandémie.

Dans l’assistance, quelques chefs d’État, principalement africains et pour certains aux méthodes plus que contestées : le Togolais Faure Gnassingbé, le Guinéen Alpha Condé, le Béninois Patrice Talon, le Sénégalais Macky Sall ou encore le Rwandais Paul Kagamé… Au sein des diplomaties occidentales, seuls les Français ont choisi d’envoyer un représentant en la personne de Jean-Yves le Drian, ministre des affaires étrangères. « Pour l’Europe, ce sont les seuls, admet-on à la présidence ivoirienne. Aucun chef d’État européen en exercice ne sera présent mais nous attendons près de 55 présidents ou ex-présidents. »

La position de la France, mutique au sujet du troisième mandat jugé « inconstitutionnel » – Emmanuel Macron, s’étant fendu d’une lettre discrète de félicitations à son homologue, allant même jusqu’à justifier le choix d’Alassane Ouattara de se représenter, dans une interview donnée à Jeune Afrique – a d’ailleurs ulcéré l’opposition.  « Il est grand temps pour un pays comme la France d’avoir une position claire sur les principes démocratiques en Afrique, peste un haut cadre du PDCI. Elle ne peut pas accepter sous les tropiques ce qu’elle n’accepterait pas chez elle. Ce n’est pas s’ingérer que de dire qu’il y a une entrave à la Constitution. Ne pas le dire est une faute, c’est de l’ingérence à rebours. »

Nicolas Sarkozy, ancien chef d’État français qui avait aidé à l’accession au pouvoir d’Alassane Ouattara en 2010-2011, est aussi évoqué en tant qu’invité d’honneur. « Il n’est pas annoncé au programme mais ce serait tout naturel, ils sont très amis », commente-t-on aussi au sein des équipes rapprochées du président ivoirien. À Paris, l’information est d’ailleurs confirmée par certains de ses proches collaborateurs.

Réélu le 31 octobre dernier avec 94,27 % des voix selon la Commission électorale indépendante (CEI), Alassane Ouattara qui entame un troisième mandat contesté a mené la compétition quasiment seul. Si Kouadio Konan Bertin, candidat indépendant, a maintenu sa candidature, ses deux principaux rivaux Henri Konan Bedié et Pascal Affi N’Guessan, sans appeler clairement au boycott de l’élection, avaient encouragé leurs soutiens à empêcher la tenue d’une élection jugée « viciée » par des institutions électorales partisanes.

Le scrutin a effectivement pu se tenir normalement dans de nombreuses localités, notamment dans le nord du pays, région largement acquise au président sortant. Mais d’autres ont connu des troubles importants avec des affrontements violents (au moins 87 morts et plus de 500 blessés), la perturbation des opérations de vote, voire l’empêchement pur et simple de celles-ci. La victoire est donc large mais donne au parti au pouvoir un désagréable sentiment d’avoir usurpé un scrutin qu’il rêvait en plébiscite, et cette prestation de serment sur la Constitution (une première dans l’histoire du pays) que le président sortant est accusé par l’opposition et une partie de la société civile d’avoir violée en briguant de nouveau le poste suprême, n’a pas la saveur des précédentes investitures.

« M. Ouattara n’a pas encore gagné la partie. Au sein du RHDP, il y a la conscience que la légitimité est forte mais érodée, observe Séverin Kouamé, politologue et enseignant à l’université de Bouaké. M. Ouattara a conscience d’une chose, ce mandat-là est le mandat de trop, vis-à-vis de la communauté internationale, vis-à-vis de tous ceux qui lui donnaient leurs blancs-seings pendant ses deux premiers mandats et pendant toute sa carrière d’opposant. Aujourd’hui, beaucoup sont désormais mesurés quant à la figure de M. Ouattara en tant que démocrate, politicien sorti des entrailles du FMI, acteur policé qui était porteur d’un renouveau de la politique en Afrique. » 

L’opposition ne paraît pas plus sereine. À bas bruit mais de façon récurrente, les jeunes cadres remettent en cause les décisions d’instances dirigeantes vieillissantes aux stratégies illisibles. « Je suis triste pour la Côte d’Ivoire. Ouattara, Bédié et Gbagbo nous ont volé la démocratie, déplore un quinquagénaire du PDCI. 2020 aurait dû être le rendez-vous démocratique d’une nouvelle génération, et pour eux c’était l’occasion de se retirer : tous les trois sont fautifs. Il n’y en a pas un pour rattraper l’autre. C’est comme un remake, 30 ans plus tard, du Bon, la Brute et le Truand, mais avec les mêmes acteurs », accuse l’homme politique qui pointe aussi l’opacité du dialogue politique entrepris entre Bédié et Ouattara.

Le 11 novembre, alors que le pays était encore secoué par des violences politiques et intercommunautaires, Alassane Ouattara a soumis à son principal opposant Henri Konan Bédié l’idée d’une rencontre afin d’apaiser les tensions, au terme de plusieurs semaines de troubles. Cette « prise de contact » se fait alors dans un contexte sociopolitique délétère : une vingtaine de leaders de l’opposition ont été arrêtés quelques jours plus tôt dans le cadre d’une enquête pour « meurtres », « actes de terrorismes » et « atteinte à l’autorité de l’État », liée aux affrontements pré et post-électoraux.

Les résidences de plusieurs challengers politiques sont encerclées par les forces de l’ordre et l’opposition dénonce ouvertement des « séquestrations » et des « actes d’intimidation ». Devant les objectifs des caméras, les deux hommes concèdent vouloir « rétablir la confiance » et « briser le mur de glace et de silence », laissant poindre l’espoir d’un apaisement rapide.

Mais un mois après ce rapprochement, Henri Konan Bédié annonce la rupture du dialogue en raison du maintien en détention du président du FPI-légal Pascal Affi N’Guessan, ainsi que du numéro deux de son parti, le secrétaire exécutif Maurice Guikahué. Le PDCI assure conditionner l’ouverture des discussions à l’arrêt des poursuites judiciaires contre les leaders de l’opposition, en en faisant un « préalable non négociable ».

Une position démentie par un cadre du RHDP proche du président : « La libération de Affi et Guikahué n’a jamais été un préalable. Il n’a jamais fait de ça un préalable. Il y a des procédures judiciaires, le président n’a pas le pouvoir de les faire libérer avant le jugement. En revanche, il s’est engagé à lever les blocus, et c’est ce qu’il a fait », ajoutant d’ailleurs que le dialogue n’est pas au point mort.

Dans les rangs de l’opposition qui peine historiquement à s’entendre, on affirme avoir bien conscience que « comme toujours, chacun essaye de tirer la couverture à soi ». 

Face à la lenteur du processus, plusieurs figures de l’opposition montrent d’ailleurs des signes d’impatience et d’agacement. « À ce stade, nous n’avons aucun signal concret qui nous permette de penser qu’il y a des avancées. À l’approche de l’investiture, on aurait pu peut-être avoir des éléments qui enclenchent une dynamique nouvelle », déplore Issiaka Sangaré, secrétaire général de la branche du FPI reconnu par les autorités.

Dans cette coalition très hétéroclite, on dénonce notamment le choix du format retenu pour mener ces discussions, à savoir un tête-à-tête Bédié-Ouattara, excluant de fait, une grande partie des groupements d’opposition du secret des échanges. « Nous en appelons davantage à une meilleure organisation, pour que les différentes décisions, et les différentes actions soient menées dans un cadre bien structuré, pour que chacun soit au même niveau d’information et que nos priorités les plus essentielles en terme d’objectif soient celle-là qui transparaissent. Nous disons que la confiance, n’exclut pas le contrôle », avise Issiaka Sangaré.

Le message semble finalement avoir été entendu par Henri Konan Bédié. Le 9 décembre, dans un long « discours à la nation », il a annoncé vouloir modifier le cadre des discussions en favorisant un dialogue plus inclusif réunissant l’ensemble des forces d’opposition. « Ce nouveau cadre de dialogue qui verra la participation de toutes les forces vives de la Nation […] remplace évidemment le CNT (Conseil national de transition) que l’opposition ivoirienne avait initialement proposé. »

S’il renonce officiellement à la « désobéissance civile » ou à l’idée d’un régime de transition, imaginé au lendemain de l’élection du 31 octobre, le doyen de l’opposition continue de réclamer la tenue d’un nouveau scrutin présidentiel et demande désormais l’élaboration d’une nouvelle Constitution « qui garantira une stabilité démocratique, avec des institutions fortes ».

« C’est un discours de réalisme car effectivement sous les auspices du PDCI une certaine frange de l’opposition avait espéré que la désobéissance civile débouche sur un véritable blocage du contexte sociopolitique. Donc là, il y a un constat que les leviers à partir desquels on construit la mobilisation populaire n’ont pas réussi à être activés », observe Séverin Kouamé.

« La réalité, c’est que l’opposition a échoué, elle a échoué dans sa tentative d’empêcher les élections, de faire arrêter le pays : les Ivoiriens n’ont pas suivi. Maintenant, il peut y avoir une crispation politique liée au fait que l’opposition est toujours dans sa même logique. Il est de la responsabilité du président de prendre des mesures, il l’a fait. Les deux passeports ont été remis à Laurent Gbagbo », se gargarise d’ailleurs un baron du parti au pouvoir.


La question du retour de Gbagbo 

En signe d’ouverture, le président ivoirien a effectivement affirmé dans plusieurs interviews qu’il n’était pas contre le retour de l’ancien président, toujours très populaire en Côte d’Ivoire. Mais dans les faits, tout semble être entrepris pour retarder au maximum ce retour, source de toutes les inquiétudes et de tous les fantasmes.

Dans ce feuilleton interminable, l’ancien président, toujours en attente de savoir s’il sera jugé en appel devant la Cour pénale internationale (CPI) pour son implication présumée dans les violences de 2010-2011 s’est fait remettre, après plusieurs mois de requêtes infructueuses, un passeport ordinaire et un passeport diplomatique, laissant espérer un retour prochain de celui que les Ivoiriens n’ont jamais oublié.

Mais depuis, les autorités ivoiriennes laissent de nouveau planer le doute. Dans l’entourage du président ivoirien, on assure que le chef de l’État est « tout à fait serein ».

« Il a la situation en main. Qu’est-ce qui pourrait l’amener à ne pas être serein ? Si l’opposition avait une vraie capacité de nuisance ? Elle n’en a pas. Aujourd’hui tout le pays fonctionne normalement, il prend des initiatives de discussions, tout en restant ferme sur les principes », rappelle l’un de ses proches collaborateurs. « M. Ouattara  a tout intérêt à retarder au mieux l’arrivée de M. Gbagbo jusqu’à après les législatives, qui sont un grand enjeu pour le pouvoir, note toutefois Severin Kouamé, il faut retarder au maximum l’arrivée de quelqu’un capable de fédérer a minima toute une partie de l’opposition, là où la figure de M. Bédié reste très clivante. Donc, tant qu’on peut diluer cette question dans autre chose, c’est tout bénef pour lui. »

D’ailleurs, un retour ne sonnera peut-être pas la fin des ennuis judiciaires pour l’ancien président : aucune indication n’ayant à ce jour été donnée sur le sort qui sera réservé à Laurent Gbagbo lorsqu’il sera sur le sol ivoirien. Toujours sous le coup d’une condamnation par la justice ivoirienne à vingt ans de prison, dans le cadre de l’affaire du « casse » de l’Agence nationale de la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO), une grâce présidentielle pourrait éventuellement permettre de décrisper le climat politique, mais Alassane Ouattara y consentira-t-il ?

À la veille de cette prestation de serment, personne ne sait même dire quelle allure aura le nouveau gouvernement à venir. « Ce n’est pas encore le sujet », affirme-t-on au sein du RHDP. Comme si, toutes parties confondues, on naviguait à vue. Encore.

Article publié le 14 décembre 2020 sur Mediapart.fr

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