AFRIQUE & MONDE

Tunisie : un séisme politique avec un second tour Karoui-Saied

REPORTAGE. Ce sont deux atypiques qui sont partis pour se qualifier pour la finale de la présidentielle : Kais Saied, professeur de droit constitutionnel, avec 19,5 %, et Nabil Karoui, fondateur de Nessma TV et actuellement en détention, avec 15,5 %.

Liesse dans les locaux de Nabil Karoui au Lac comme à Radès, siège de sa chaîne de télévision Nessma. Au QG de campagne, idem. Il n’est que 19h mais déjà les sondages sortis des urnes circulent, donnent la physionomie du second tour. Et au sein de l’équipe Karoui, il y a de l’euphorie. Deux hommes qui n’ont pas gouverné, deux hommes radicalement différents. L’un est un excessif, un professionnel du marketing, un homme de télévision qui en a les codes, les références, les ficelles et le sens de la formule. L’autre est un austère, limite calviniste s’il n’était un conservateur musulman, hostile à l’égalité homme-femme devant l’héritage, pour la peine de mort et le maintien de la criminalisation de l’homosexualité.

Nabil Karoui au second tour depuis sa prison

S’il n’est pas un enfant de chœur, ce qu’il ne prétend pas être, le fondateur de NessmaTV ne nage pas dans un océan de vertus. La corruption demeure un fléau en Tunisie. Plus de 50 % de son économie y est informelle. Sous Ben Ali, elle était aux mains des clans familiaux. Depuis la révolution, « elle s’est démocratisée » selon Mohamed Abbou. Nabil Karoui est actuellement incarcéré à la prison de La Monarguia suite à un mandat de dépôt émis à dix jours du début de la campagne officielle. Il est soupçonné de blanchiment d’argent. Le dossier est actuellement chez le juge d’instruction au pôle financier. Aucun procès n’est en vue.

Karoui a participé à l’édification de Nidaa Tounes en 2012 pour mettre sur orbite la candidature de Béji Caïd Essebsi. Avec un certain succès : BCE fut élu président de la République et le parti virera en tête aux législatives avec 86 élus (sur 217). En mai 2016, son fils Khalil meurt dans un accident de voiture. Karoui explique au « Point » avoir connu « l’Everest de la douleur ». Et dit avoir changé. Il participe à l’association Khalil Tounes qui dispense aux quatre coins du pays des soins sanitaires, distribution de produits alimentaires de première nécessité, le tout filmé et diffusé sur les réseaux sociaux et NessmaTV, chaîne dont l’audience atteint les 35 %. La justice ordonne le gel de ses avoirs et son interdiction de sortie du territoire en juillet.

Le 2 août il dépose sa candidature à la présidentielle. Le 23, au retour d’une visite à Béja dans le nord-ouest, il est arrêté à un péage d’autoroute. Un mauvais western politico-juridique. Depuis, il dirige sa campagne depuis sa cellule en communiquant via ses avocats. Il n’a pas pu voter, « exercer son droit constitutionnel » aujourd’hui, explique l’instance électorale. Les conditions d’un vote transparent n’étant pas assurées en prison.

C’est une revanche pour Nabil Karoui. Il devrait rester en prison d’ici le deuxième tour à moins que la justice change brusquement de décision. Il est devenu le candidat des démunis, qualifié de « populiste » par tous ses détracteurs. Le travail de terrain, en région, avec dons et présence, a semble-t-il porté ses fruits. A Gaafour, gouvernorat de Siliana, des femmes rassemblées autour de lui expliquait qu’il « était le seul à venir les voir ». Précisant qu’aucun « dirigeant de l’Etat ne faisait le déplacement ». La Tunisie déjà au cœur de l’actualité va le devenir encore plus. Son potentiel président de la République dort en prison.

Kais Saied, l’homme sans parti ni moyens financiers

Plus différent de Nabil Karoui, il n’y a pas. Kais Saied cultive l’austérité jusqu’à l’épure. Ce professeur de droit constitutionnel a fondé sa réputation sur ses analyses des dérives constitutionnelles. Votée en 2014, la Constitution obligeait les pouvoirs à nommer une Cour avant la fin 2015. A l’orée de l’automne 2019, point de Cour. Et Saied veut réconcilier le politique avec le citoyen. En faisant nommer les députés par des élus locaux désignés par le suffrage universel direct. Surnommé « Robocop » en raison de sa diction saccadée, sans émotion, Kais Saied n’a ni parti ni moyens financiers réels. Il a fait campagne en marchant dans les rues, en refusant de « vendre du rêve ». Son crédo : la Constitution. Lui qui a indiqué ne « pas voter pour lui » se défini en creux comme un homme intègre. Sans affairistes derrière lui.

Son talon d’Achille, puisque le président de la République doit représenter son pays à l’étranger, se situe dans la question des libertés individuelles. Il est pour le maintien de la peine de mort alors que la Tunisie a signé toutes les conventions internationales sur le sujet, pour la criminalisation des homosexuels (trois ans de prison dans le pays) et contre l’égalité homme-femme devant l’héritage. Il explique que l’homosexualité est encouragée par « les pays étrangers ». « Il n’a pas de problème à prendre un café avec les salafistes », nous expliquait Hassen Zargouni, le fondateur de Sygma Conseils qui place Saied en tête ce soir.

La défaite de Chahed et des islamistes

Le scrutin consacre la débâcle des partis au pouvoir. Le président du gouvernement, Youssef Chahed, n’arrive qu’en cinquième position avec 7,5 %. Son allié Ennahdha, auquel il doit sa survie à la Kasbah, le parti islamiste, arrive en troisième position : l’avocat vibrionnant Abdelfattah Mourou obtient 11 % des suffrages. Une défaite pour le consensus tunisien entre « Etat civil » et « conservateurs ». Alors que Chahed est parti en guerre contre Nabil Karoui, son ministre-conseiller expliquait au « Point » qu’il était le « Pablo Escobar tunisien ». Lyad Dhamani expliquait que Youssef Chahed « préférait perdre que de voir Karoui l’emporter ». Objectif raté.

Ce soir la coalition au pouvoir depuis 2015 paye l’addition des promesses non tenues, des mécontentements économiques. Ainsi que l’ambiguïté sur le rapport justice et politique. L’arrestation de Nabil Karoui risque de devenir un dossier très encombrant pour l’exécutif. Le dégagisme a triomphé ce soir en Tunisie. Comme en janvier 2011 quand on scandait « dégage » à Ben Ali. Cette fois-ci, ça été dans les urnes.

Source: Le Point.fr

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