Dans la course effrénée au développement économique, la Côte d’Ivoire joue une carte audacieuse : décentraliser la logistique. Yamoussoukro ouvre le bal avec une plateforme multifonctionnelle de 28,5 hectares. Bouaké et Adzopé attendent dans les starting-blocks.
Il y a des projets qui naissent sur le papier et meurent dans les tiroirs. Celui-là semble avoir échappé à ce sort funeste. Début avril dernier, dans les salons feutrés du Forum d’affaires UE-Régional organisé à Abidjan sous l’égide du programme européen Global Gateway, le District Autonome de Yamoussoukro a présenté avec fierté son projet de plateforme logistique. Une initiative qui s’inscrit dans la grande stratégie nationale portée par le Plan National de la Logistique, lequel ambitionne de transformer en profondeur le paysage du transport ivoirien d’ici 2040.
Yamoussoukro, carrefour malgré lui
Capitale politique de la Côte d’Ivoire, Yamoussoukro n’a jamais vraiment choisi son destin de carrefour. Située au cœur du pays, à 243 kilomètres d’Abidjan, la ville se trouve naturellement au croisement des flux nationaux et internationaux. Véhicules légers, cars de transport interurbain, poids lourds en transit vers le nord ou l’ouest du pays , tout ce trafic converge et se déverse dans ses artères, parfois sans autre issue que l’embouteillage, le stationnement anarchique et une insécurité routière chronique. L’absence criante d’une infrastructure logistique adaptée a longtemps été le talon d’Achille de la capitale politique.
C’est précisément pour corriger cette anomalie que le District Autonome de Yamoussoukro, dirigé par le Ministre-Gouverneur Dr Augustin Thiam, a décidé de passer à l’offensive.
28,5 hectares à Kokrenou pour changer la donne
Nichée dans la localité de Kokrenou-Ouest, sur l’axe Yamoussoukro-Oumé, la future plateforme logistique s’étendra sur 28,5 hectares soigneusement choisis pour leur accessibilité aux poids lourds et leur position stratégique au cœur des flux de marchandises. Le site a été identifié et sécurisé. L’étude technique détaillée est finalisée. L’analyse du trafic et le dimensionnement des capacités ont été conduits avec rigueur.
Le projet s’articule autour de trois zones complémentaires, pensées pour répondre à chaque besoin du voyageur et du professionnel du transport.
La Zone 1 est entièrement dédiée aux voyageurs, avec un espace d’embarquement et de débarquement pour les cars longue distance , un espace digne, organisé, qui mettra fin au désordre des gares routières improvisées.
La Zone 2 accueille un parking structuré, flanqué de bâtiments administratifs et techniques , le cœur opérationnel de la plateforme, là où se gèrent les flux, les autorisations et la coordination des services.
La Zone 3 ,enfin, est réservée aux infrastructures de soutien : restaurants, hôtel, préaux pour le repos des chauffeurs, infirmerie, toilettes publiques, stations-service, lavage auto. Ces équipements ne sont pas anodins. Ils traduisent une vision humaine du transport : un chauffeur reposé, nourri, soigné, c’est un chauffeur qui conduit mieux. Et un itinéraire plus sûr pour tous. Un aménagement paysager viendra compléter l’ensemble, faisant de cet espace bien plus qu’un simple nœud logistique.
Un modèle PPP pour une réalité africaine
Le financement du projet repose sur un Partenariat Public-Privé (PPP) en concession sur 25 ans. Le coût total est estimé à 22 865 853 euros, soit environ 21,64 milliards de francs CFA ,un investissement significatif, mais cohérent avec l’ambition du projet. Les revenus seront générés par les redevances de stationnement, les tarifs d’utilisation, les prestations de services et les locations d’espaces commerciaux. Le District apporte quant à lui le foncier et la mise à disposition du site , un engagement concret qui rassure les investisseurs potentiels.
Le calendrier est ambitieux mais réaliste : 2026 pour la finalisation des études et la structuration juridique, 2027-2028 pour les travaux de construction, et 2029 pour l’ouverture au public et la mise en exploitation.
Il reste cependant quelques jalons à franchir : étude de marché, modélisation économique et financière, étude environnementale et sociale, et la structuration juridique et contractuelle du PPP. Des étapes exigeantes, mais que le District aborde avec la sérénité de qui a déjà fait le plus dur : convaincre que le projet est nécessaire.
La Côte d’Ivoire décentralise sa logistique : un virage stratégique
Ce projet de Yamoussoukro n’est pas un acte isolé. Il s’inscrit dans une dynamique nationale plus large portée par le Plan National de la Logistique, qui court de 2025 à 2040 et dont le coût estimatif global s’élève à 9 800 milliards de francs CFA , soit environ 15 milliards d’euros. Son objectif central : réduire les coûts et délais logistiques pour atteindre les standards des pays développés, consolider le rôle de hub sous-régional de la Côte d’Ivoire, et soutenir la transformation industrielle du pays.
Abidjan a longtemps tout concentré. Désormais, l’intérieur du pays doit prendre sa part. Et les autres villes ont bien compris le message.
Bouaké et Adzopé dans les starting-blocks
Yamoussoukro pose la première pierre, mais elle ne sera pas seule longtemps. Bouaké, deuxième ville du pays, et Adzopé s’apprêtent à emboîter le pas avec leurs propres projets de plateformes logistiques.
Le cas de Bouaké est particulièrement éloquent. Positionnée au centre-nord du pays, à la croisée des routes menant au Mali, au Burkina Faso et au Ghana, la ville est un passage quasi-obligé pour les poids lourds qui sillonnent l’Afrique de l’Ouest. Ce flux incessant de camions, souvent chargés à bloc, traverse le cœur urbain de Bouaké, générant des nuisances considérables : dégradation des voies, accidents de la circulation, engorgements quotidiens. Une plateforme logistique à l’entrée ou en périphérie de Bouaké serait, pour la ville, une véritable bouffée d’oxygène.
Adzopé, aux portes de la forêt et de l’Est du pays, présente elle aussi une position géographique de choix pour capter les flux en provenance de la région et éviter leur déversement systématique vers Abidjan.
La logistique, nouveau front du développement ivoirien
Ce mouvement de fond révèle une maturité nouvelle dans la façon dont la Côte d’Ivoire appréhende son développement. On ne construit plus seulement des routes. On pense désormais les nœuds, les ruptures de charge, les espaces de régulation des flux. On prend en compte le chauffeur de camion comme acteur économique à part entière, pas seulement comme un rouage anonyme de la chaîne d’approvisionnement.
La plateforme logistique de Yamoussoukro n’est peut-être encore qu’un beau projet en quête de financeurs. Mais elle incarne une promesse : celle d’une Côte d’Ivoire qui, à travers ses corridors et ses carrefours, ambitionne de devenir le cœur battant de la logistique ouest-africaine.
Notons que le District Autonome de Yamoussoukro est régi par la loi n°2014-454 du 5 août 2014. Il couvre une superficie de 2 132 km² et est gouverné par le Ministre-Gouverneur Dr Augustin Thiam.
Par Philippe KOUHON

















