ÉCONOMIE

Comment le cacao, venu d’Amérique, est devenu un produit majoritairement africain

Des femmes, membres d'une coopérative agricole - Adzopé, dans le sud de la Côte d'Ivoire

Aujourd’hui l’Afrique cultive environ 70% du cacao produit dans le monde. Pourtant, au départ, cette plante était exclusivement américaine…

Le cacaoyer était sans doute originaire du bassin de l’Amazone avant de gagner d’autres régions, notamment le Mexique, où il fut cultivé il y a déjà fort longtemps.

« Le cacaoyer est un arbre de la famille des Sterculiacées. Il peut s’élever jusqu’à 20 mètres de hauteur dans les forêts tropicales. Il fleurit à l’âge de 3 ans et atteint sa production maximale à l’âge de 6 ou 7 ans. Un cacaoyer peut vivre jusqu’à 40 ans en moyenne. Il produit des fruits cabossés similaires à un ballon de football américain. Une cabosse pèse 400 g pour 15 à 20 cm de long et contient entre 25 et 75 graines. L’arbre donne aux environs de 150 cabosses par an« , explique le site Chococlic.

« Cacahuatl » ou « xocolatl »

Le cacao, dont le nom cacahuatl ou xocolatl vient des civilisations précolombiennes aztèques ou mayas, est connu depuis des siècles en Amérique centrale. Selon la revue anglaise Antiquity, le cacao a été consommé (de façon très différente d’aujourd’hui) sur des terres qui forment aujourd’hui le Mexique « dès 1900 avant J.-C. ». Preuve de la valeur de ces fèves de cacao, elles ont longtemps été utilisées comme monnaie dans la région.

Cet arbre qui permet de nous offrir le chocolat fut découvert par les Espagnols en Amérique. Colomb l’aurait goûté en 1502 lors d’un des ses voyages vers le Nouveau monde… mais ne l’apprécia guère et il aurait jeté par-dessus bord les cabosses qui lui avaient été offertes. « C’est en 1528 que Cortez rapporta en Espagne les premiers sacs de cacao« , rapporte la légende.

Cacaoyer du Codex Tudela (art précolombien, 1553),  parchemin conservé au Musée des Amériques de Madrid.
Cacaoyer du Codex Tudela (art précolombien, 1553),  parchemin conservé au Musée des Amériques de Madrid. (FineArtImages/Leemage / AFP)

En Europe, la mode du chocolat se répand, plus ou moins rapidement, à partir de l’Espagne. « L’infante Anne d’Autriche, élevée à Madrid, introduisit le chocolat à boire à la cour de France en 1615, après ses épousailles avec le roi Louis XIII. A Paris, le chocolat devint la boisson à la mode, symbole de statut de l’aristocratie ; de là, il va se répandre dans toute l’Europe », selon le site des producteurs suisses de chocolat.

Importée en Europe par les conquistadors, la boisson fut adaptée aux goûts européens (notamment grâce au sucre). Après un démarrage un peu difficile (seule la noblesse y avait accès), elle finit par connaître un grand succès. La production et le commerce du cacao se développent au rythme de la colonisation de l’Amérique et de la mondialisation du commerce.

“Le chocolat tel que nous le connaissons aujourd’hui n’aurait probablement pas existé et ne serait pas arrivé en Europe à ce moment de l’Histoire, sans le rôle des juifs espagnols et portugais dans le commerce international du cacao », raconte Michèle Kahn, dans son livre Cacao, pour souligner l’importance que prirent les commerçants juifs expulsés d’Espagne (1492) – vers la Hollande notamment, mais aussi Bayonne – dans la diffusion du cacao. 

A la fin du XIXe siècle, l’Amérique latine est de loin le premier producteur mondial de cacao, qui petit à petit s’est propagé dans plusieurs pays à partir du Mexique puis du Venezuela ou du Brésil« De 1870 à 1910, les exportations de l’Equateur passent de 10 000 à 40 000 tonnes. En 1920, elles atteignent 50 000 tonnes, ce qui en fait le leader mondial, avec un quart à un cinquième de l’offre mondiale« , précise Wikipedia. Mais déjà, la production se mondialise et a franchi l’Atlantique.

Anciens bâtiments de la plantation de cacao Roca Aguaize, sur la côte Est de Sao Tomé.
Anciens bâtiments de la plantation de cacao Roca Aguaize, sur la côte Est de Sao Tomé. (MICHAEL RUNKEL / ROBERT HARDING HERITAGE / AFP)

L’île chocolat

« En 1822, les îles de São Tomé-et-Príncipe ont été les premières îles d’Afrique à importer du cacao du Brésil, ce qui leur valu le surnom d’Iles chocolat’. São Tomé compte encore aujourd’hui quelques descendants directs des plants de Forastero d’origine, importés d’Amérique du Sud (par les colons portugais, NDLR), qui produisent des fèves d’une très grande qualité », précise le site du chocolatier Callebaut.

Sur l’île, la production connaît une véritable explosion. « Bénéficiant d’une situation géographique exceptionnelle, l’île concentre toutes les qualités propices au développement harmonieux du cacaoyer (température, hydrométrie, humidité, forêts d’ombrage et fertilité du sol volcanique)« , précise un site consacré à cette île. « De là, il a gagné les îles espagnoles d’Annobon et de Fernando Pó, situées dans l’actuelle Guinée équatoriale, avant de faire son apparition sur le continent, où il s’est implanté en Afrique de l’Ouest (Ghana, Côte d’Ivoire et Nigeria) et en Afrique centrale (Cameroun, Gabon, Moyen Congo, Congo belge et Centrafrique). D’environ 20 000 tonnes vers 1850, la production mondiale de cacao, dopée par la demande européenne en expansion, s’est envolée à 100 000 tonnes en 1900 et 375 000 tonnes en 1920« , précise Le Point.

L’implantation du cacaoyer en terre africaine est un succès, au point de faire reculer la part du cacao américain sur le marché mondial (elle passe de 95% à 40% entre 1895 et 1920). L’île chocolat est le premier producteur mondial au début du siècle. Mais la production de cacao demande des bras. Or, l’enquête d’un journaliste britannique, Henry Nevinson, fait alors scandale en montrant que la production se fait avec des « travailleurs sous contrat », nom pudique qui cache une sorte d’esclavage, pourtant interdit. Sous la pression médiatique, les grandes marques anglaises (comme Cadbury) ont progressivement renoncé au cacao venant de Sao Tomé.

Heureusement pour l’industrie chocolatière en plein développement, le cacao avait commencé à être implanté sur les terres de l’actuel Ghana où il se développe avec un énorme succès. Apparue au Ghana dès 1871, la cacaoculture prospère grâce aux exportations vers l’Angleterre. De 1900 à 1908, les exportations de la région passent de moins de 1000 à 20 000 tonnes, puis doublent encore en deux ans. Le Ghana devient le premier producteur mondial et le reste jusqu’en 1978.

Une cabosse de cacao dans une plantation de Côte d\'Ivoire. 
Une cabosse de cacao dans une plantation de Côte d’Ivoire.  (PHILIPPE DESMAZES / AFP)

Une « OPEP » africaine du cacao ?

Entre temps, une autre région, sous domination française celle-là, voit apparaître le cacaoyer. « C’est en 1830 que les premiers plans de cacaoyers firent leur apparition en basse Côte d’Ivoire. Sous l’influence des missionnaires en particulier, une culture sporadique se développa un peu partout dans la zone de la forêt, mais en 1908 ce n’étaient encore que des îlots isolés et les exportations ne dépassaient pas deux tonnes »,  raconte X. de Planhol dans un livre de 1947 qui précise que la Gold Coast (le futur Ghana) était en avance dans cette production.

A la fin du XIXe siècle, le cacaoyer s’implante véritablement en Côte d’Ivoire grâce à un certain Arthur Verdier. Il ne cesse de s’y développer. A partir de 1912, la production cacaoyère de la Côte d’Ivoire s’accroît lentement, mais régulièrement. De 29 tonnes à cette époque, elle passe à 420 tonnes à la fin de la guerre de 1914-1918. La production progresse… au point que la Côte d’Ivoire est aujourd’hui le premier producteur mondial.

Preuve du poids pris par l’Afrique dans le marché mondial du cacao (du moins du côté des producteurs), les deux principaux pays exportateurs (Côte d’Ivoire et Ghana) ont décidé de s’unir dans une sorte d’Opep du cacao pour tenter de peser sur les cours et d’obtenir des acheteurs (européens en majorité) un prix minimum. Un bras de fer dont on ne sait encore qui va sortir gagnant. Il est vrai que sur les 100 milliards de dollars que représente le marché mondial du cacao, seuls six milliards reviennent aux agriculteurs. Aujourd’hui en grande majorité africains.

Source: France info