SOCIÉTÉ

Le parc de la Comoé, frontière poreuse du Nord ivoirien

Le Nord ivoirien en alerte . Depuis l’attaque terroriste survenue en mai dans le parc de la Pendjari au Bénin voisin, la vigilance est de mise.

Il se définit comme « le dernier Blanc » avant la frontière. Reynald Gilon, 72 ans, est depuis des décennies le gérant du Kafalo Safari Lodge, un lieu qui raconte à lui seul la triste histoire du tourisme en Côte d’Ivoire. En 1975, le jeune Belge prend sa retraite de militaire, s’ennuie au Cameroun et accepte de reprendre la gestion de cet hôtel-restaurant situé dans le nord-est ivoirien à moins de deux kilomètres de la frontière avec le Burkina Faso.

Ce lodge est le point de départ de grands safaris à pied, en voiture et à pirogue à travers le parc national de la Comoé, le plus grand d’Afrique de l’Ouest, peuplé d’animaux exotiques et d’espèces endémiques. Durant les premières années, « mille personnes par mois » venaient en coucou depuis Abidjan pour admirer les plus beaux animaux du parc, que l’on peut toujours voir en peinture, en photo ou empaillés aux quatre coins de l’auberge : panthère, hippopotame, crocodile du Nil, python royal…

Présentation de notre minisérie Le Nord ivoirien en alerte

Aujourd’hui, l’hôtel sent un peu la poussière et le domaine, immense, est presque vide. Seuls certains animaux – biches, phacochères, hyènes –, quelques salariés et Reynald Gilon peuplent les lieux. Hors du contrôle gouvernemental durant toutes les années de rébellion, le parc, protégé depuis 2012 par l’Office ivoirien des parcs et des réserves (OIPR), récupère peu à peu ses bêtes sauvages. Mais pas encore ses visiteurs. L’hôtelier, cheveux courts et pantalon en treillis, cultive le mince espoir de voir la réserve retrouver son lustre d’antan. « Mais avec ce qu’il se passe à quelques kilomètres, ça me semble compliqué », estime, lucide, celui qui forme les agents de l’OIPR à l’anti-braconnage.

« L’ambiance a un peu changé »

Dans cette zone, le flou des frontières alimente rumeurs et soupçons. Certains habitants de la ville de Kafolo disent avoir vu en juin des inconnus armés, encagoulés, des étrangers qu’ils n’avaient jamais aperçus auparavant. Ils disent aussi avoir entendu début octobre un bruit sourd, celui de combats au loin, menés actuellement entre l’armée burkinabée et les djihadistes. Le parc de la Comoé, d’une superficie équivalente à la région Ile-de-France (11 500 km2) est frontalier sur quelques kilomètres du Burkina.

Sur le pont traversant le fleuve Comoé qui a donné son nom au parc et délimite la frontière, Oumar Ouattara passe à moto pour regagner Kafolo. Ce cultivateur de mangues sent que « l’ambiance a un peu changé », que les gens se regardent plus : « Dès qu’on voit un étranger maintenant, on le signale à la police. » Et de poursuivre : « Ici, il y a beaucoup de passage, tout peut arriver, certains peuvent se cacher parmi la population. »

A l’intérieur du parc, les agents de l’OIPR ne traquent plus seulement les braconniers ou les orpailleurs illégaux. Ils sont également chargés du maillage de cet immense territoire, composé à 90 % de savane arborée, qu’ils connaissent souvent mieux que quiconque, afin d’alerter en cas d’intrusion suspecte. Le sergent Tahi a ainsi vu son rôle évoluer. « Avant, on avait l’habitude de rechercher les bandits. Maintenant, on nous dit d’être plus vigilants et de faire remonter au plus vite les informations », indique-t-il. Des patrouilles mixtes composées de militaires, de gendarmes et d’agents paramilitaires sont même organisées. « Dans le parc, il existe des îlots forestiers où la végétation est dense, des endroits où l’on peut facilement se cacher. On met le paquet pour éviter le pire. Si c’est arrivé aux autres, pourquoi pas à nous ? », s’interroge le sergent Otchan Kamara.

Dans toutes les têtes demeure le souvenir des événements tragiques survenus en mai à la Pendjari, ce grand parc béninois lui aussi frontalier du Burkina Faso. Un guide avait été assassiné et deux Français enlevés par un groupe djihadiste, avant d’être libérés grâce à l’intervention de militaires français, dont deux furent tués au cours de l’opération. « Forcément depuis, j’ai changé mes habitudes et mon comportement, indique Reynald Gilon, qui a conscience d’être une cible facile. Je ne dis plus où je vais ni à quelle heure je me lève ou avec qui je me déplace. »

Un endroit stratégique

Pour de nombreux pays côtiers de la sous-région, l’enlèvement des touristes français a été un électrochoc. Le président ivoirien Alassane Ouattara avait ainsi alerté : « La Mission des Nations unies pour la stabilisation au Mali (Minusma) et le G5 Sahel ne suffisent pas. Nous devons trouver des moyens de coordination plus élargis et plus efficaces pour aider ces pays voisins à combattre le terrorisme. » Il soulignait son intérêt pour la création d’un G5 côtier, une coopération transfrontalière comprenant le Togo, le Bénin, le Burkina Faso, le Ghana et la Côte d’Ivoire, afin de limiter la propagation vers l’Océan et les pays plus développés. « Le projet est en bonne voie », indique le général Diomandé Vagondo, ministre ivoirien de la sécurité, sans donner plus de détails.

Pour l’armée de terre, le secteur est très sensible. En cette journée d’octobre, ils sont des dizaines de militaires à quitter les lieux après une mission de surveillance de plusieurs jours. « La Comoé est un endroit stratégique. En ce moment, il pleut beaucoup, on ne voit rien et on peut à peine avancer en voiture. Mais le plus compliqué, c’est au moment de la décrue, dès le mois de novembre. C’est à ce moment-là que les infiltrations peuvent avoir lieu, il va falloir être encore plus aux aguets », se prépare le sergent Otchan Kamara. Certains aimeraient que les moyens humains et matériels soient renforcés. « La seule solution pour éviter que ça dégénère serait de mettre des barbelés ou des points de contrôle partout, mais c’est évidemment impossible », s’emballe un responsable politique du nord du pays qui souhaite rester anonyme.

A Kong, ville de 30 000 habitants à l’ouest du parc, tous les principaux membres de l’OIPR se sont réunis pour faire le point, début octobre. Première satisfaction, un important troupeau d’éléphants a enfin été filmé par l’une des caméras du parc. Cela faisait des années que l’animal totem de la Côte d’Ivoire semblait avoir déserté la réserve. « L’actualité menace toute l’économie de développement que nous essayons de mettre en œuvre, s’inquiète pourtant le lieutenant-colonel de l’Office, Roger Kouadio. Il suffira d’une seule attaque pour que le lieu soit directement classé en zone rouge. Et tous nos efforts tomberaient à l’eau. »

Source: Le Monde