AFRIQUE & MONDE

Les villes d’Afrique souffrent d’une forte pollution mais ne le savent pas assez

Au Cameroun, des taux très élevés de particules fines ont été relevés dans l’air de la capitale, Yaoundé. Il s’agit là d’un exemple parmi d’autres de la pollution atmosphérique des villes africaines. Mais les données manquent pour prendre la mesure complète du problème et les citoyens ne sont pas informés des dangers pour leur santé.

En fin d’après-midi, la route qui mène du centre-ville de Yaoundé, capitale politique du Cameroun, à sa périphérie nord est prise d’assaut par un flot de voitures. On roule au pas, on s’arrête, on redémarre… Les points de congestion de ce type sont nombreux dans cette cité de 2,5 millions d’habitants. Automobilistes et riverains se retrouvent à chaque fois fortement incommodés par les fumées noires qui se dégagent de ces embouteillages. Mais, habitués au phénomène, ils ignorent le degré de dangerosité de ces émanations.

Les résultats des recherches d’un bureau d’études français, Des villes & des hommes (DVDH), devraient les éclairer sur ce point. Dans le cadre de l’initiative « Mobilise your city », DVDH a relevé dans différents lieux de Yaoundé le taux de particules fines PM10 (au diamètre inférieur ou égal à 10 μm), ainsi que celui des PM2,5 (au diamètre inférieur à 2,5 μm), les plus dangereuses pour la santé puisqu’elles pénètrent profondément dans l’organisme – voies respiratoires, cœur, cerveau.

Résultat : les taux enregistrés par son microcapteur sont « impressionnants »« quasi systématiquement au-dessus des recommandations » de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), explique Laura Cornelis, chargée d’études chez DVDH. Ils sont même « parfois dix fois supérieurs » aux normes fixées par l’OMS à 50 μg de particules par mètre cube d’air sur 24 heures pour les PM10. En France, le seuil d’alerte est déclenché lorsque la concentration en PM10 dépasse 80 μg/m3 et des mesures d’urgence sont mises en œuvre (circulation réduite, baisse des vitesses autorisées, etc.).

« Nous n’avons pas retrouvé des taux aussi élevés ailleurs ni dans les mêmes proportions », observe Laura Cornelis, dont l’entreprise a, entre autres, travaillé à Casablanca (Maroc), Quito (Équateur) et São Paulo (Brésil). Il ne s’agit pas de résultats “scientifiques” dans le sens où nous avons baladé le microcapteur sur différents endroits, en récoltant la donnée à l’instant T, précise-t-elle. Mais cela donne quand même une idée des taux auxquels les populations peuvent être exposées. » Les quelques habitants de la capitale qui ont pris connaissance de ces chiffres sur les réseaux sociaux ont eu un choc. « Je ne pensais pas que la situation était aussi grave », réagit un défenseur de l’environnement.

À partir d’informations provenant de quelques villes, l’OMS a estimé fin 2018 que l’Afrique était la deuxième région du monde, après l’Asie, à être la plus exposée à la pollution de l’air, bien qu’elle soit peu industrialisée et possède le taux de motorisation le plus bas. Un projet d’étude euro-africain, Dynamics-Aerosol-Chemistry-Cloud Interactions in West Africa (Dacciwa), a conclu en mars que les concentrations en particules fines dépassaient fréquemment les limites fixées par l’OMS dans les villes du sud de l’Afrique de l’Ouest. Dakar, au Sénégal, par exemple, a un taux moyen de particules fines sept fois supérieur aux normes, selon l’institution de santé internationale.

Sans surprise, c’est l’utilisation de combustibles fossiles dans le transport et l’industrie qui constitue la principale source de pollution de l’air extérieur sur le continent, indique l’OMS. Ce à quoi il faut ajouter la combustion en plein air des déchets, les poussières des déserts et de l’exploitation minière, les cultures sur brûlis, etc. Les populations sont par ailleurs exposées à une pollution dite domestique lorsqu’elles cuisinent et se chauffent avec des agrocarburants sales ou du kérosène.

Pour ce qui concerne Yaoundé, les relevés de DVDH confirment l’impact de la circulation sur l’air ambiant : « La pollution est accentuée pendant les périodes de pointe de déplacements (typiquement entre 16 et 18 heures) et diminue la nuit et le dimanche. On a relevé par exemple des taux compris entre 50 et 200 μg/m3 pour les PM2,5 le dimanche, alors qu’ils sont plutôt entre 100 et 400 μg/m3 sur une journée normale, avec parfois des pics jusqu’à 1 000 μg/m3 ! » détaille Laura Cornelis. L’OMS recommande pour les PM2,5 une concentration maximale journalière de 25 μg/m3

Parmi les autres facteurs à prendre en compte pour comprendre pourquoi le niveau de pollution reste élevé à Yaoundé en dehors des pics de circulation, il y a les routes en mauvais état ou en terre, l’absence de transports publics, qui oblige à emprunter de vieux taxis collectifs, le parc automobile (des véhicules vétustes ou de grosses cylindrées consommant beaucoup de carburant)… La qualité du carburant joue également. Il est « 200 à 500 fois plus soufré qu’en Europe », rappelle Laura Cornelis. En 2016, l’ONG Public Eye avait révélé que des négociants européens vendaient en Afrique des carburants anormalement chargés en soufre.

« Les multinationales font partie du problème, surtout celles qui travaillent dans l’industrie minière et pétrolière, et nous devrions les faire participer à la recherche de solutions, juge Kofi Amegah, maître de conférences en épidémiologie et biostatistique à l’université de Cape Coast, au Ghana, où il étudie les effets de la pollution atmosphérique sur la santé. Elles devraient s’engager à financer la recherche pour déterminer l’impact de leurs activités sur la santé et appuyer les initiatives de lutte contre la pollution prises par des particuliers, des ONG et des gouvernements. »

Actuellement, la principale difficulté réside dans le fait que les données concernant la qualité de l’air et les recherches sur les liens entre pollution et santé sont encore très insuffisantes sur le continent, comme le souligne Kofi Amegah. « Les données sont rares à cause de l’absence de surveillance réglementaire », explique-t-il. D’après l’OMS, seuls 7 pays sur 54 disposent de moyens pour une surveillance fiable et en temps réel de la pollution atmosphérique.

En 2018, l’OMS a évalué que la pollution de l’air extérieur tuait chaque année 4,5 millions de personnes dans le monde (une équipe de chercheurs allemands a récemment établi un chiffre près de deux fois plus élevé), dont 439 000 en Afrique. Mais cette estimation est sans doute bien en deçà de la réalité.

Le fait qu’il « existe très peu de preuves locales des effets de la pollution atmosphérique sur la santé » rend difficile la sensibilisation des citoyens, déplore Kofi Amegah. En 2013, une étude a montré que les habitants de Yaoundé n’associaient jamais les maladies respiratoires, en augmentation, à la pollution atmosphérique. Peu d’entre eux savent aujourd’hui que l’exposition chronique à des niveaux élevés de particules fines peut provoquer des cancers du poumon et de graves problèmes cardio-vasculaires. Toutefois, il y a en Afrique « une grande sensibilité qui se développe sur la question » de la pollution, a constaté Laura Cornelis au fil de ses travaux et rencontres.

Les autorités de quelques pays semblent prendre peu à peu la mesure de la situation. Le Sénégal et le Ghana ont par exemple mis en place des systèmes de surveillance de la pollution atmosphérique dans leurs capitales respectives et plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest ont adopté des mesures pour réduire la teneur en soufre des carburants importés. Les gouvernements du continent se sont également engagés à mettre en œuvre un « plan d’action stratégique pour l’intensification des interventions en matière de santé et d’environnement en Afrique », qui porte sur la période 2019-2029 et donne la priorité aux interventions visant à lutter contre la pollution de l’air.

« Mais il reste encore beaucoup à faire pour traduire cette prise de conscience en actions concrètes afin de réduire l’exposition de la population à la pollution atmosphérique », souligne l’OMS. L’application de ses directives sur la qualité de l’air reste « faible et inégale », ajoute-t-elle. La plupart des États ne les ont pas transposées en normes nationales applicables. Plus de 45 % d’entre eux n’ont même pas de normes dans ce domaine – aucune autre région du monde n’a un score aussi mauvais. Et pour les pays qui en ont, elles ne concernent que quelques polluants.

Quant aux initiatives de la société civile pour pousser les gouvernements à agir, elles sont pour l’instant très rares, en raison du manque d’informations. « Le peu de données existantes n’est pas en libre accès et est rarement diffusé au public en temps opportun et de manière régulière. L’Afrique du Sud est la seule exception sur le continent », observe Kofi Amegah. En Afrique du Sud justement, pays le plus industrialisé du continent, deux organisations de défense de l’environnement, en juin 2019, ont pour la première fois assigné en justice le gouvernement, l’accusant d’avoir « violé le droit constitutionnel » des citoyens à respirer un air sain dans la région du Highveld, où est installé le groupe de centrales électriques au charbon considéré comme le plus polluant du monde par Greenpeace.

L’enjeu est à la fois sanitaire et économique – sans parler de l’effet sur le climat, prévient l’OMS : « Un retard dans la mise en œuvre d’interventions préventives efficaces coûtera plus cher en factures de soins de santé plus tard. L’OCDE estime que les dépenses consacrées aux maladies évitables et aux décès dus à la pollution de l’air ambiant en Afrique s’élèvent en moyenne à 215 milliards de dollars, soit 7,5 % du PIB. »

Kofi Amegah plaide pour que les autorités déploient de toute urgence dans certaines villes des appareils de surveillance de la qualité de l’air afin de pouvoir ensuite agir. Autres mesures à prendre, d’après l’OMS : améliorer les transports publics, adopter des cadres politiques et des normes nationales, accroître l’accès aux technologies énergétiques propres, augmenter les espaces verts dans les zones urbaines, adopter de meilleures pratiques de gestion des déchets et une gestion rationnelle des produits chimiques, éliminer les pratiques de brûlage des broussailles, etc.

Source: Mediapart.fr

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