AFRIQUE & MONDE

France / Le président et le suspect

Emmanuel Macron et Nicolas Sarkozy, en mars 2019, sur le plateau des Glières. © Ludovic Marin/Pool/AFP

Imagine-t-on un homme suspecté de braquages, de vols à la tire ou d’agressions sexuelles se voir confier le privilège de représenter la France à l’étranger ? Non. Et pourtant : un homme suspecté de corruption, de trafic d’influence ou du financement illicite de campagnes présidentielles, lui, le peut. Il s’agit de Nicolas Sarkozy. Grâce à Emmanuel Macron.

Imagine-t-on une seule seconde un homme suspecté de multiples braquages, de vols à la tire ou d’agressions sexuelles se voir confier par les plus hautes instances du pays le privilège de représenter la France officielle à l’étranger sans que cela ne suscite une effusion de débats, d’indignations et de railleries en tous genres ?

La réponse coule de source : non, évidemment non.

En revanche, un homme suspecté de corruption, de trafic d’influence ou du financement illicite de deux campagnes présidentielles consécutives, lui, le peut sans la moindre difficulté. Et cela ne provoque pour ainsi dire rien dans la conversation publique.

Voilà l’honneur que l’actuel président de la République, Emmanuel Macron, vient d’offrir pour la troisième fois en un an à son prédécesseur, Nicolas Sarkozy. Non content d’être jugé à l’automne prochain pour corruption dans l’affaire Bismuth – une première pour un ancien chef de l’État dans l’histoire de France –, Nicolas Sarkozy est renvoyé devant le tribunal correctionnel dans un autre scandale (l’affaire Bygmalion) et reste trois fois mis en examen dans un dernier dossier, probablement le plus grave d’entre tous (l’affaire libyenne).

En décembre 2018, à la demande d’Emmanuel Macron, Nicolas Sarkozy (déjà mis en examen) a donc représenté la France pour l’investiture de la nouvelle présidente de Géorgie. En octobre 2019, rebelote pour l’intronisation du nouvel empereur du Japon ; déplacement à l’occasion duquel Nicolas Sarkozy est d’ailleurs allé saluer, avec l’autorisation d’Emmanuel Macron, Carlos Ghosn, avant que celui-ci ne se transforme en fuyard en col blanc. Et en ce début d’année 2020, Nicolas Sarkozy a de nouveau représenté la France pour la cérémonie d’hommage au défunt sultan d’Oman.

Interrogé lundi 13 janvier par Mediapart, l’Élysée a indiqué que « pour remplir certaines corvées diplomatiques, il est bien que l’on puisse se tourner vers d’anciens présidents de la République, qui sont sur le banc de touche »« Diplomatiquement, c’est une bonne formule. Par ailleurs, Nicolas Sarkozy conserve une notoriété internationale eu égard à ses activités de conférencier, qui continuent de faire de lui une bête de scène », a-t-on expliqué dans l’entourage d’Emmanuel Macron, tout en précisant que, pour ce qui est du Japon, une proposition avait également été formulée à l’endroit de François Hollande.

D’une main de fer dans la gestion du maintien de l’ordre face aux mouvements sociaux – il a même jugé « inacceptable dans un État de droit » que l’on puisse parler de « violences policières », comme si chaque victime était un présumé coupable qui l’avait un peu cherché –, Emmanuel Macron enfile par contraste un gant de velours pour le présumé innocent Nicolas Sarkozy.

Qu’est-ce que cela cache ? Un calcul politique d’un cynisme confondant ? Une amitié coriace ? Un pacte dont les ressorts sont inconnus ? Mystère…

Mais Emmanuel Macron, qui estime qu’il est normal qu’un ministre mis en examen, voire simplement sous enquête démissionne du gouvernement, ne peut pas ignorer la désastreuse impression de collusion qui est susceptible de se dégager de sa lune de miel avec Nicolas Sarkozy au mépris du travail de la justice indépendante, sans même parler du risque de renvoyer une image très berlusconienne de la France à l’étranger.

En agissant de la sorte, Emmanuel Macron sait qu’il dit à tous ceux qui le regardent que les soupçons qui pèsent contre Nicolas Sarkozy ne sont pas graves. Qu’ils ne sont rien, au fond. En tout état de cause, rien qui vaille la peine d’être pris en considération.

Et l’argument de la présomption d’innocence, souvent avancé par des politiques en difficulté pour faire taire toute espèce de discussion autour des affaires qui les embarrassent, ne peut tout expliquer. Être présumé innocent signifie, en droit, que l’on ne peut être présenté par quiconque comme coupable pénalement avant d’avoir été condamné par un tribunal. C’est bien la moindre des choses.

Mais il est aussi bon de rappeler que si quelqu’un est présumé innocent, notion juridique majeure dans toute démocratie qui se respecte, c’est précisément parce qu’il est suspect. En d’autres termes, parce que des magistrats ont estimé après des mois ou des années d’enquête qu’il existait un « faisceau d’indices graves ou concordants » ayant justifié une mise en examen, voire que les « charges » étaient suffisantes pour réclamer un procès public à son encontre.

Faisons un tout petit peu de justice fiction, maintenant. Si dans les procès qui le menacent Nicolas Sarkozy parvenait à s’en sortir avec des relaxes, Emmanuel Macron aura beau jeu de dire : « J’avais raison de privilégier la présomption d’innocence de mon prédécesseur. » Mais si Nicolas Sarkozy venait à être condamné – les délits qui lui sont reprochés sont gravissimes pour un ancien chef de l’État –, alors cela signifiera a contrario qu’Emmanuel a pris le risque, en connaissance de cause, de faire l’honneur à un corrompu d’incarner la France, et en son nom.

Pour le dire autrement, face au respect de la présomption d’innocence naturellement dû à tout mis en cause (et pas seulement pour la délinquance en col blanc), il y a peut-être un autre concept à mettre en balance pour tous ceux qui ont fait du bien public leur métier : le principe de précaution. « Un homme, ça s’empêche », avait écrit Albert Camus dans Le Premier Homme. Emmanuel Macron, lui, ne s’empêche rien et laisse ainsi le loisir à Nicolas Sarkozy de montrer aux juges et policiers qui enquêtent sur lui qu’il jouit du soutien du plus haut sommet de l’État.

Nicolas Sarkozy ne rate d’ailleurs jamais une occasion de dire publiquement combien il apprécie son successeur : « Quand le président de la République m’appelle, me demande mon avis, il sait que je n’en parlerai à personne et c’est mon devoir de le faire, avait-il ainsi déclaré en septembre dernier. Je ne me permettrais pas de dire qu’on est copains, qu’on est amis, on ne se tutoie pas mais quand on se parle sur un certain nombre de sujets, on se trouve en accord. »

Dans son livre Passions, Nicolas Sarkozy racontait également le « dîner amical », tout en « délicatesse », offert par les époux Macron à l’Élysée. « Le dîner fut d’autant plus agréable qu’il commença par une déclaration de Brigitte Macron précisant : “J’ai toujours eu de la sympathie pour vous et je ne le regrette pas.” J’ai été sensible à la sincérité et la simplicité de Brigitte Macron. C’est une femme de qualité. J’apprécie son engagement auprès de son mari, et la conscience avec laquelle elle remplit son rôle », écrivait encore, tout miel, Nicolas Sarkozy.

Ce phénomène, qui n’a rien de rassurant, est bien connu. Haut magistrat italien spécialiste de la mafia, et pas seulement celle à mitraillettes et costumes rayés, mais aussi celle qu’il qualifie d’« oligarchie déguisée en démocratie », le procureur Roberto Scarpinato écrivait dans son ouvrage de référence, Le Retour du Prince : « Aujourd’hui comme hier, tous ceux qui tombent dans les mailles de la justice continuent à fréquenter les mêmes salons et les mêmes milieux qu’auparavant, où ils sont accueillis comme si rien n’était arrivé. Les criminologues savent que la véritable sanction n’est pas la peine, mais la honte. La peur de subir la réprobation collective et de voir s’écrouler son image sociale constitue la première véritable force de dissuasion contre le crime […]. À l’inverse, l’absence de honte indique l’approbation morale par la société du comportement en question. »

Il ajoutait : « Le sommet des pyramides politiques est souvent relié transversalement aux sommets d’autres pyramides – classes dirigeantes nationales et internationales – formant une trame unique à géométrie variable qui produit un système global. Ce dernier, fondé sur le contrôle exercé par une poignée de puissants sur la multitude des citoyens, dégénère souvent en abus organisé par ces oligarques aux dépens du peuple, et devient source d’injustice et de souffrance sociale. »

Source: Mediapart