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CULTURE

Peintre Obou, l’artiste ivoirien aux mille masques

Les œuvres du jeune homme de 29 ans, notamment inspirées par la culture et l’histoire du peuple Dan, sont de plus en plus convoitées et s’affichent un peu partout dans Abidjan.

« Obou est partout ! » A force de répéter cette phrase pour le décrire, ses camarades des Beaux-Arts d’Abidjan (Côte d’Ivoire) avaient fini par en faire son surnom sur le campus, en référence à sa volonté de présenter ses œuvres à un large public et de ne pas les réserver aux seules institutions artistiques. Quelques années plus tard, rien n’a changé. Le surnom de l’étudiant est devenu le mantra de l’artiste peintre : Peintre Obou s’expose aujourd’hui où il veut. Partout.

Les plus avertis avaient déjà remarqué ces derniers mois les immenses fresques à l’entrée de la commune populaire d’Abobo, mais aussi les quelques coups de pinceau, plus discrets, sur les murs décrépis du quartier d’Anono, à l’intérieur d’une bâtisse coloniale abandonnée de la ville de Grand-Bassam ou encore au café de l’Institut français, en plein cœur d’Abidjan, la capitale économique ivoirienne.

Mais depuis le début du mois de septembre, plus personne ne peut y échapper : impossible de circuler à Abidjan sans voir les grands panneaux 4 par 3 sur les bords de route signés « Obou ». Pour sa réouverture après deux ans de travaux, une brasserie de la capitale a proposé au jeune homme de 29 ans d’illustrer sa campagne d’affichage promotionnelle. Sur le fond, rien d’original : on y voit deux personnes partageant un repas, avec la ville d’Abidjan en arrière-plan. Si l’affiche attire l’œil et plaît autant, c’est en raison des visages très expressifs des deux personnages, peints en forme d’amande, le front saillant et les yeux élargis. Ce sont là les attributs du masque dan, l’un des symboles de ce peuple de l’ouest de la Côte d’Ivoire où est né et a grandi Yves Fredy Obou Gbais, son nom à l’état civil.

« Tradition » et « modernité urbaine empreinte de difficultés »

Ce masque, il en a fait sa signature d’artiste. Contraint de fuir sa région natale au milieu des années 2000 en raison de la crise politico-militaire, il y retourne dix ans plus tard en temps qu’étudiant en master de l’école des Beaux-Arts. A l’époque, ses professeurs apprécient ses travaux mais « trouvaient qu’il manquait quelque chose, confie-t-il aujourd’hui. Ils n’y voyaient aucune identité particulière ».

En quête de singularité, le jeune homme fait le pari que c’est « au village » qu’il va pouvoir trouver de quoi se démarquer des autres artistes en devenir. Il y retrouve son oncle, un sculpteur de masques qui lui enseigne la richesse de l’histoire et de la culture dan, notamment la légende du masque qui a « toujours protégé le village des dangers ». Mieux, l’oncle donne à son neveu un masque « coureur » qui sert lors de la « course des masques » entre les villages : un rite qui voit les fils des communautés s’affronter dans des épreuves pour affirmer la puissance de leur endroit d’origine.

Aujourd’hui, Obou porte le masque dan autant qu’il le fait porter aux personnages de ses toiles de peinture acrylique. Il y voit « [sa] responsabilité, celle de porter et représenter [sa] culture », mais aussi sa génération et les conditions sociales dans lesquelles elle se débat. Si les personnages masqués de ses œuvres sont généralement peints dans des univers âpres, c’est qu’Obou connaît bien « les bidonvilles d’Abidjan » pour y avoir vécu. « Sa force, c’est d’avoir recours à la tradition et de réussir à la juxtaposer à une modernité urbaine empreinte de difficultés », explique Mimi Errol, directeur artistique de la galerie abidjanaise Houkami Guyzagn.

Se nourrir d’une identité ivoirienne traditionnelle pour appréhender la condition humaine dans la société contemporaine, « c’est une pratique que l’on voit beaucoup chez les artistes de la génération d’Obou, poursuit ce critique d’art, notamment chez ceux qui, comme lui, ont en souvenir une enfance heureuse mais ont connu, adolescent, la guerre, avant de découvrir finalement la rudesse d’Abidjan ». Mais s’il peint une réalité sociale crue, ses toiles ne sont pas pour autant tristes. « Je peins ce que je vois, donc je peins aussi beaucoup l’amour », se défend Obou. Beaucoup de femmes également, en clin d’œil à sa mère et à sa sœur qui l’ont toujours soutenu ; rondes pour la plupart, car « les grosses formes m’inspirent plus », dit-il. Autant de sources d’inspiration qui semblent inépuisables.

« Les succès sont devant moi »

D’ailleurs, depuis qu’il a obtenu son diplôme, en 2019, le jeune homme travaille vite et produit beaucoup. Fidèle à son mantra d’artiste populaire, il partage ses œuvres sur les réseaux sociaux, en particulier sur la plate-forme Instagram, où les personnes qui le suivent sont de plus en plus nombreuses – surtout depuis qu’il a revisité, à sa manière, une photo connue du couple de stars Jay-Z et Beyoncé.

« Ses œuvres sont percutantes et de plus en plus attendues », confie Roger Niyigena Karera, le cofondateur d’Afirika Artfest, une exposition consacrée à l’art contemporain africain à laquelle Obou a participé. Pour ce curateur basé à Paris, si les créations de l’artiste ivoirien plaisent autant, c’est grâce à « sa manière universelle d’interroger l’émotion humaine ». De plus en plus convoitées, elles se vendent à des tarifs allant de quelques centaines à plusieurs milliers d’euros. Et sa clientèle, essentiellement ivoirienne, se partage entre une jeunesse aisée fière qu’un artiste du terroir émerge et des collectionneurs du sérail qui remarquent cette tête qui dépasse d’une scène artistique en plein essor.

Celui qui s’autoproclame « ambassadeur » de la culture ivoirienne et de la jeune génération urbaine assume ses ambitions. « Les succès sont devant moi », affirme-t-il sans ciller. Cette assurance aux allures d’egotrip s’accorde à merveille avec son nouveau projet musical dans le rap. Déjà auteur de quelques titres, il en prévoit d’autres à « titre expérimental, comme l’a été la peinture au début, pour voir si ça prend ». Il voit dans les clips qu’il s’apprête à tourner une nouvelle possibilité de présenter ses toiles et ses masques au « peuple de la rue à qui l’art ne vient pas ».

Sollicité par des galeries, des institutions et des marques, il aura dans les prochains mois tout le loisir de réfléchir, à Berlin, où il vit avec sa femme, Julia, puis à Paris et à Dar es-Salaam (Tanzanie), où il est attendu sur des projets, aux mille manières de faire connaître le masque dan et la société ivoirienne au monde entier.