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AFRIQUE & MONDE

Béchir Ben Yahmed, le despote éclairé de «Jeune Afrique»

Une page de l’histoire du combat tiers-mondiste et de l’Afrique indépendante s’est refermée lundi avec le décès du fondateur de l’hebdomadaire panafricain

A la suite du décès du journaliste franco-tunisien Béchir Ben Yahmed, Emmanuel Macron a salué la mémoire du fondateur du magazine panafricain Jeune Afrique (JA), qui «s’est éteint à 93 ans et pratiquement autant d’années de lutte, d’écriture et d’indépendance. Il était un grand témoin et une haute conscience de l’ère post-coloniale et des combats qui l’ont précédée(…), un homme de presse et de conviction qui a accompagné et éclairé les indépendances africaines, qui a insufflé une fraternité d’âme entre les Etats de ce continent, et qui a incarné la profondeur du lien indéfectible entre la France et l’Afrique ».

« BBY arrive ». A l’évocation de ces trois initiales, les estomacs pouvaient se nouer, la gorge s’assécher, la crainte saisir tout un corps à l’heure où s’ouvrait la traditionnelle conférence de rédaction de 8 h 30, à Jeune Afrique. Sitôt assis au coin de la salle de réunion du sous-sol de l’hebdomadaire, au 57 bis rue d’Auteuil à Paris, Béchir Ben Yahmed tapotait de plusieurs coups secs avec son stylo-plume sur son pupitre, imposant un silence de cathédrale.

L’homme était un maniaque de la ponctualité, de la discussion ordonnée, des bienséances. Il abhorrait les familiarités. Toute la rédaction lui donnait du « vous » et du « Monsieur ». Les récalcitrants ne s’y reprenaient pas à deux fois. Il n’hésitait pas, à la manière d’un juge, à soumettre ses journalistes à « la question » sur leurs sujets de prédilection. Gare à celui qui n’était pas encore vraiment sorti des bras de Morphée ou pas au courant de son actualité. Il savait exploiter les talents comme tester la part sombre et mercantile de l’âme humaine.

Les anciens se remémorent ses scènes d’humeur, au moment où le titre battait de l’aile dans les années 1990. Parfois cruel, jamais vulgaire. Il pouvait rentrer dans la salle de réunion et se lever aussitôt, manifestant son mécontentement face à la piètre production de la semaine. Ou pire, déchirer l’hebdo et tourner les talons pour remonter dans son bureau, laissant la rédaction face à elle-même. Il était capable de défaire le contenu du journal en toute fin de semaine : « Vous ne travaillez pas à la Sécurité sociale, vous devez pouvoir vous remettre en question ! »

Plus d’un journaliste a quitté Jeune Afrique du jour au lendemain, de sa propre volonté afin de ne plus avoir à subir ses critiques, ou de celle du patron. Une jeune recrue, en période d’essai, s’est vue renvoyer sur-le-champ car elle avait oublié de faire la sacro-sainte critique hebdomadaire du numéro de la semaine.

Pourquoi tant de journalistes ont-ils accepté d’endurer ces scènes de tension aussi longtemps ? « J’étais timide, confesse Dominique Mataillet, l’un des fidèles collaborateurs de BBY. J’ai toujours eu de l’appréhension à venir dans les réunions. Je crois qu’il exerçait une sorte de fascination sur nous et nous trouvions notre compte sur le plan de l’intérêt personnel. Il avait cette capacité à se projeter, à voir les problèmes du monde sous ses différentes facettes et à percevoir le coup d’après. »

Encre verte. Jeune Afrique, « JA » pour les intimes, a représenté une drogue intellectuelle pour toute une génération de journalistes au prix d’une indéniable souffrance psychologique qui pouvait avoir des répercussions sur leur vie de famille. Celle de BBY, qui a participé à sa grande aventure, n’a pas non plus été épargnée tout au long des décennies. Son épouse Danièle a longtemps géré la régie publicitaire du groupe et fondé les Éditions du Jaguar (guides touristiques).

Lève-tôt, auditeur matinal de Radio France internationale, lecteur compulsif de la presse anglo-saxonne (New York TimesFinancial TimesThe EconomistThe New YorkerForeign Affairs…), BBY s’est longtemps rendu à la rédaction à pied ou à vélo, aux aurores. Tel un moine bénédictin, les plus matinaux pouvaient l’apercevoir à travers les baies vitrées du couloir, toujours concentré et à la tâche. Il écrivait des notes à l’encre verte à l’attention de ses collaborateurs, leur surlignant les passages d’ouvrages ou d’articles de presse afin de leur demander leur avis ou une couverture particulière.

BBY s’intéressait particulièrement aux pays émergents, la Chine en tête, aux questions religieuses, au terrorisme, à l’économie mondiale, au conflit israélo-palestinien et curieusement moins à l’Afrique, surtout vers la fin de sa vie. Il a d’ailleurs tenté de recentrer son titre qu’il a appelé «L’Intelligent» en 2000 avant de revenir à l’ancien nom, sous la pression des lecteurs

Il avait souvent un temps d’avance sur ses journalistes dans le déroulement des informations du monde. Gros dévoreur de livres le week-end dans sa maison de campagne du sud de Paris, il avait coutume de dire : « On ne peut lire un livre si on ne l’annote pas ». Il s’intéressait particulièrement aux pays émergents, la Chine en tête, aux questions religieuses, au terrorisme, à l’économie mondiale, au conflit israélo-palestinien et curieusement moins à l’Afrique, surtout vers la fin de sa vie. Il a d’ailleurs tenté de recentrer son titre qu’il a appelé L’Intelligent en 2000 – contre l’avis de la majorité – avant de revenir à l’ancien nom, sous la pression des lecteurs. Il justifiait alors ce retour en arrière en invoquant la pensée de Deng Xiaoping, fondateur de la Chine moderne : « Il faut essayer d’aller plus loin si on voit que c’est bon. S’arrêter, revenir en arrière si l’on s’aperçoit qu’on s’est trompé. Mon premier principe est de ne pas craindre de faire des erreurs ; mon second est de les corriger dès qu’elles apparaissent. »

Graphologie. Il livrait chaque semaine un florilège de citations choisies et surtout ses analyses dans Ce que je crois, souvent avec clairvoyance, parfois en se trompant comme lors de l’élection d’Obama qu’il ne voyait pas battre Hillary Clinton dans la primaire démocrate.

L’homme était fidèle à ses lignes de pensée. C’était, par exemple, un admirateur du « génie juif » mais un fervent critique de la politique israélienne. Il était encore plus dur envers ses frères arabes, à ses yeux incapables de s’entendre. Entretenant une relation complexe avec la France dont il avait fini par acquérir la nationalité après moult hésitations, il avait besoin de démontrer la justesse et la finesse de ses raisonnements et attendait visiblement une reconnaissance qui n’était plus au rendez-vous, les intellectuels et le grand capital se désintéressant progressivement de l’Afrique au profit des pays de l’Est et des grands émergents. Il fallait coûte que coûte qu’il ait raison.

«BBY est parvenu à faire de son titre une passion africaine discutée, critiquée, vilipendée, mais ne laissant personne indifférent, surtout pas ses contempteurs»

Amateur de graphologie – chefs d’Etat, collaborateurs et même son épouse Danièle sont passés par la grille d’analyse de ces psychologues de l’écriture –, il aimait cerner les tendances, prédire l’avenir.

Durant cinquante ans, ce monstre de travail habité par le métier de presse, très politique comme l’étaient plusieurs chefs d’Etat africains qu’il a fréquentés comme Habib Bourguiba, Félix Houphouët-Boigny, Léopold Sédar Senghor, Abdelaziz Bouteflika, a régné en despote éclairé sur sa rédaction. Il renouvelait et faisait tourner régulièrement les rédacteurs en chef sur les différentes rubriques du journal. Dans les années 1980, BBY se plaisait à raconter qu’il avait nommer un binôme de rédacteurs en chef à la tête de JA, Siradiou Diallo et Hamid Barrada, tous deux condamnés à mort, l’un par une dictature de gauche en Guinée, l’autre par une monarchie autoritaire plutôt de droite au Maroc.

Obsession intellectuelle. « BBY fait l’unanimité sur un point, il a vécu pleinement son obsession intellectuelle et nourri sa passion pour la plume et pour la grande presse, à même hauteur que son ami Jean Daniel, ancien de L’Express et cofondateur du Nouvel Observateur, explique Franck Hermann Ekra, analyste politique et critique d’art franco-ivoirien. BBY est parvenu à faire de son titre une passion africaine discutée, critiquée, vilipendée, mais ne laissant personne indifférent, surtout pas ses contempteurs. »

Jamais un titre n’a probablement été autant controversé en Afrique. JA était et reste accusé, tour à tour, de complaisance à l’égard des autocrates ou de négligence à l’égard des opposants, de répondre aux sirènes de l’argent, de passer sous silence certains évènements… BBY a répondu à ces critiques, lors d’une interview accordée en 2010 à Christophe Boisbouvier, l’actuel directeur de la rédaction Afrique de RFI. « Si vous voulez me faire dire que Jeune Afrique s’est compromis avec quelqu’un, je vous dis non, expliquait-il. Si vous me dites que Jeune Afrique est un journal complètement indépendant, je vous dis non. D’après moi, il n’y a pas de journal complètement indépendant, il n’y a pas de pays complètement indépendant. L’indépendance, ce n’est pas un absolu, cela a des limites. L’essentiel est de limiter ces limites, de ne pas les laisser “métastaser”. Le problème est de savoir quel compromis on accepte, jusqu’à quand, et si on sauve son honneur ou pas. Et si on peut se libérer d’une contrainte. Il n’y a pas un chef d’Etat ou un pays qui puisse dire qu’il a un pouvoir sur Jeune Afrique. »

En fait, Béchir Ben Yahmed a longtemps su jouer les équilibristes, critiquant certains régimes, accordant sa clémence à d’autres au gré d’intérêts commerciaux et/ou d’affinités personnelles. Il a par exemple abandonné le combat contre les régimes d’Omar Bongo (Gabon), de Denis Sassou Nguesso (Congo) et de Paul Biya (Cameroun), qui ont verrouillé le pouvoir et leurs opposants. Il a laissé ses collaborateurs trouver les compromis avec Paul Kagamé (Rwanda) qui jouit d’un traitement favorable au nom du miracle économique et de son pouvoir de lobbying financier.

Les dirigeants africains ont, eux aussi, composé avec le titre et son patron. Plus d’un s’est emporté contre JA devant ses conseillers. BBY n’a eu, in fine, qu’un véritable dirigeant ami, l’Ivoirien Alassane Ouattara, pour lequel il ne ménagera aucun effort afin de lui permettre d’accéder au pouvoir en 2011. En retour, ce dernier le soutiendra généreusement dans ses projets éditoriaux.

Après avoir été longtemps interdit en Algérie et au Maroc, JA a aussi trouvé les compromis pour ne plus être censuré. En Tunisie, il s’est accommodé d’un pouvoir autocratique en essayant d’aller le plus loin possible dans l’information. Pas toujours aisé dans un pays où la presse officielle couvrait essentiellement la politique nationale par les audiences du président Ben Ali.

Militant tiers-mondiste. Né le 2 avril 1928, le même jour que Lucien Ginsburg alias Serge Gainsbourg, sur l’île tunisienne de Djerba, lorsque la Tunisie était sous protectorat français, ce petit-fils d’épicier et fils de commerçant aux lointaines origines yéménites a grandi dans le menzel – l’exploitation agricole – familial dans le village de Mahboubine (« les bien-aimés »). Il était le benjamin d’une fratrie comportant quatre garçons et une fille. Sa famille était très pieuse, lui se détournera des prières en venant vivre en Europe.

Plutôt timide, Ben Yahmed n’exprimait pas son affection. A l’autre de la ressentir – ou pas – au détour d’un regard ou d’un sourire. Son premier souvenir douloureux est la circoncision pratiquée par un barbier de sa ville, sans anesthésie. A l’époque, il se rend à l’école à pied et n’enfilera sa première paire de chaussures qu’à l’âge de dix ans. Puis il quitte sa famille pour aller étudier au Collège Sadiki de Tunis, un lieu de formation de l’élite tunisienne sous le Protectorat.

« Le jeune Béchir ne tarde pas à fréquenter le siège du parti [le Néo-Destour, le parti indépendantiste dont Habib Bourguiba est l’un des fondateurs], installé dans le cabinet d’avocat de Bourguiba. À l’époque, ni lui ni ses amis du collège n’imaginent renverser l’ordre établi. BBY n’a jamais été un exalté. Il se contente d’un travail de militant de base, rédigeant et recopiant des tracts, classant des fiches. Il n’empêche. Devenu un familier de Mongi Slim, le directeur du parti, croisant de temps à autre Salah Ben Youssef, le secrétaire général, il est déjà proche du sommet… », racontent Dominique Mataillet et Olivier Marbot dans Jeune Afrique.

Il quitte Sadiki, en 1947, à 19 ans, pour Paris, emprunt d’un état d’esprit « nationaliste, bourguibiste avant la lettre et anticolonialiste ». Il veut être médecin mais son père et son frère aîné, Sadok, ont décidé d’une autre voie : « Béchir va intégrer HEC et sera dans le commerce, comme tout bon Djerbien, ou – pourquoi pas – banquier. »

Libertinage. A Paris, il se nourrit des thèses marxistes et s’intéresse à Pierre Mendès France qui milite pour l’indépendance, fréquente les cinémas du Quartier latin et goûte au libertinage qu’il n’a pas eu le plaisir pratiquer dans son pays. En plein ramadan, l’étudiant affamé en vient un soir après la rupture du jeûne à manger par ignorance du porc. Le restaurateur lui révélant la composition de son dîner, il lui demandera du vin, l’interdit ayant été déjà dépassé. Il restera un amateur de bonnes bouteilles et de cigares qu’il aimait allumer en fin de repas.

Au milieu des années 1950, il devient le secrétaire, la plume et le chauffeur de Habib Bourguiba, le futur père de l’indépendance tunisienne. Il lui propose de monter un hebdomadaire pour mener leur combat, à l’image du Monde d’Hubert Beuve-Méry. Le premier numéro sortira le 25 avril 1955, au lendemain de la conférence de Bandung. Jean Daniel donne alors un coup de main à la jeune équipe sans expérience.

Il est l’un des rares non-communistes à avoir été reçus par Ho Chi Minh et Pham Van Dong qu’il a interviewé. Il rencontre aussi des dirigeants comme Gamal Abdel Nasser, Ahmed Ben Bella, Ahmed Sékou Touré, Patrice Lumumba, Mehdi Ben Barka, Che Guevara et Fidel Castro, à Cuba, et a assisté en 1957 à l’indépendance du Ghana au côté de Kwame Nkrumah

Peu de temps après, BBY accompagne Bourguiba lors de son retour triomphal à cheval dans les rues de Tunis, le 1er juin 1955. A 28 ans, il est nommé secrétaire d’Etat à l’Information lorsque ce dernier devient Premier ministre, en avril 1956. Il démissionne du gouvernement de Bourguiba, devenu président, en septembre 1957. Raison : le chef de l’Etat a accusé indirectement ses frères de contribuer à la déforestation du pays.

Voyage au Vietnam. Il rend sa carte du Neo-Destour un an plus tard. Entre-temps, il s’est lancé dans les affaires et gagne rapidement beaucoup d’argent, notamment en négociant des produits comme le sucre avec Cuba pour la Tunisie. Puis fonde l’hebdo Afrique Action, avec 10 000 francs en poche, le 17 octobre 1960. La maison de Béchir Ben Yahmed à Gammarth accueille les militants révolutionnaires, notamment algériens, et des journalistes étrangers.

Il en vient à dénoncer la personnalisation du pouvoir d’Habib Bourguiba qui lui demande, en 1961, de changer le nom du titre pour couler le journal. Il le rebaptise Jeune Afrique et part s’installer à Rome avec l’équipe de rédaction, avant de rejoindre Paris à la fin 1964. Il n’en bougera plus. L’hebdomadaire est devenu celui des nouveaux Etats indépendants. Il accompagne le combat tiers-mondiste. BBY approuve, en 1964, la première bombe atomique chinoise. Il réalise alors de bons coups journalistiques comme lorsqu’il part au Vietnam. Il est l’un des rares non-communistes à avoir été reçus par Ho Chi Minh et Pham Van Dong qu’il a interviewé.

Il rencontre aussi des dirigeants comme Gamal Abdel Nasser, Ahmed Ben Bella, Ahmed Sékou Touré, Patrice Lumumba, Mehdi Ben Barka, Che Guevara et Fidel Castro, à Cuba, et a assisté en 1957 à l’indépendance du Ghana au côté de Kwame Nkrumah. Il convainc de nombreux talents de mener leur combat politique dans les pages de JA comme Frantz Fanon, le héraut de la décolonisation algérienne, Jean Daniel, qui fondera le Nouvel Obs, Kateb Yacine, le poète des Aurès, Amin Maalouf, le futur académicien. BBY ne reviendra jamais en politique. Il confie en 2010 : « Regardez Abdelaziz Bouteflika, le président algérien, quelqu’un dont j’envie l’intelligence : il ne comprend pas que je ne sois pas devenu le président de la Tunisie ou au moins Premier ministre. »

Cible d’attentats. Devenu un journal d’influence qui n’hésite pas à combattre Kadhafi, Bokassa, Mobutu, Jeune Afrique devient aussi la cible de ses ennemis. Entre 1961 et 1986, le journal subira quatre attentats ou tentatives d’attentats terroristes. Libéral de gauche, Béchir Ben Yahmed a peu d’atomes crochus avec la droite française. Mais se rapproche de Jacques Foccart, l’ex-tout-puissant secrétaire général de l’Elysée pour les Affaires africaines et Malgaches. Le militant tiers-mondiste nouera une bien étonnante amitié avec le très controversé homme de l’ombre du général de Gaulle en Afrique. Vieux et affaibli, ce dernier lui livrera nombre de ses secrets lors de déjeuners réguliers. Roger Perriard, conseiller placé par la France auprès du président Houphouët-Boigny, a joué les intermédiaires pour les mettre en relation, avant de le regretter amèrement.

«Ben Yahmed a fait dire au vieux Foccart tout ce que ce dernier nous avait interdit de rendre public, en rupture complète avec la manière dont il nous avait formés»

BBY obtiendra de Foccart le droit pour JA de coéditer ses mémoires avec Fayard. Leur rédaction sera confié au journaliste Philippe Gaillard. Lorsque meurt le « M. Afrique » français, alors que l’édition du tome 2 est achevée, un conflit naît avec Robert Rigaud, ami du défunt agissant en sa qualité de légataire universel. Ce dernier entend en empêcher la publication. Le 26 mars 1997, soit une semaine à peine après le décès de Foccart, la justice donne finalement raison au groupe de Béchir Ben Yahmed. La droite ne voit pas d’un bon œil la publication des secrets de famille de la Françafrique. « Ben Yahmed a fait dire au vieux Foccart tout ce que ce dernier nous avait interdit de rendre public, en rupture complète avec la manière dont il nous avait formés », commente à l’époque un ancien compagnon de Foccart.

Un joli coup éditorial, alors que Jeune Afrique traverse alors une période difficile. L’ajustement structurel de la fin des années 1980 et la dévaluation du franc CFA, en 1994, ont fait perdre au titre une grande partie de ses lecteurs. Le patron de presse est endetté, doit vendre des biens et tendre la main à ses amis pour renflouer le titre. « Les offres de rachat, d’ailleurs, ne manquent pas : Elf, Havas, Vincent Bolloré… expliquent Dominique Mataillet et Olivier Marbot. BBY refuse de les prendre en considération. Il ne cache pas, en revanche, les aides que lui apportèrent, sous des formes diverses, des chefs d’Etat tels que le Sénégalais Abdou Diouf, le Tunisien Zine el-Abidine Ben Ali, le Gabonais Omar Bongo Ondimba ou le Mauritanien Maaouyia Ould Taya, sans oublier le président français François Mitterrand  ».

Mitterrand à dîner. A l’époque, BBY est proche de la gauche française. Il reçoit à dîner la famille Mitterrand et ses proches, notamment au cours de soirées animées par le chanteur et guitariste camerounais Francis Bebey.

L’hebdo réoriente alors sa politique éditoriale et commence à lancer des dossiers « pays » et thématiques, financés par la publicité. Le groupe se structure financièrement, le temps que l’orage passe. Béchir Ben Yahmed reprend les embauches et voit arriver de nouveaux talents cornaqués par la vieille garde. Certains, comme l’écrivaine mauricienne Nathacha Appanah, n’y resteront que très brièvement ; la jeune journaliste Leïla Slimani, un peu plus de deux ans (elle deviendra plus tard lauréate du prix Goncourt).

En 2008, Béchir Ben Yahmed décide de transmettre les rênes du groupe à ses deux fils, Amir et Marwane, chapeauté par le directeur de la rédaction, François Soudan, qui tente de perpétuer la ligne imprimée par son fondateur. BBY a préparé son retrait en se lançant en 2003 dans un nouveau projet : La Revue, magazine de réflexion sur l’actualité internationale. Il en prend alors la direction de la rédaction. L’aventure fut mensuelle pendant plusieurs années avant de devenir bimestrielle. Des collaborateurs historiques comme Jean-Louis Gouraud, François Soudan, Dominique Mataillet, Renaud de Rochebrune, Alain Faujas, le général Copel sont toujours de l’aventure. Ils sont rejoints par de nouveaux arrivants comme actuellement Frédéric Mitterrand.

Cette revue n’a pas atteint les grandes ambitions que son fondateur lui avait fixées, devenir le magazine de référence en français en matière de réflexion sur l’actualité internationale. N’interférant plus dans la vie de JA, BBY ne s’empêche pas en privé de critiquer son contenu. L’hebdo, sous l’influence de son fils Amir, est devenu très commercial.

Cynique face à la mort. Soixante ans après son lancement, l’hebdomadaire panafricain appartient aujourd’hui à Jeune Afrique Media Group, qui édite aussi la revue anglophone The Africa Report, la lettre d’information Jeune Afrique Business +, un site internet et organise des conférences. BBY a longtemps hésité dans la transmission de sa succession, comme si le legs de ce patron de presse à ses enfants n’allait pas de soi. Il avait fini par s’y résoudre après avoir envisagé de monter une fondation.

Au fil du temps, il avait pris goût au luxe. Il aimait bonnes tables. Il n’était pas, non plus, insensible aux hommages. « Il souhaitait partir, ces derniers mois, confie l’un de ses fidèles. Il ne voulait pas vivre cette période de sa vie où il serait diminué physiquement et intellectuellement. » Le patron de presse s’est peu protégé durant cette période de Covid, arborant le masque de manière épisodique.

Il venait de terminer la relecture de ses mémoires qu’il avait commencés sous la forme d’un livre d’entretiens il y a plus de dix ans, éclusant plusieurs anciens collaborateurs dont Hamid Barrada et Philippe Gaillard, son beau-fils Zyad Limam, l’historien François Robinet, la journaliste Joséphine Dedet. Souvent cynique par rapport à la mort, Béchir Ben Yahmed n’a pas choisi le jour où il allait tirer sa révérence, la Covid ayant accéléré son départ pour l’au-delà. Mais son décès arrive au moment où il avait enfin décidé de publier son « testament » aux Editions du Rocher. Le titre probable du livre : J’assume !

Source : L’Opinion.fr

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