POLITIQUE

Blé Goudé : « Le président Ouattara a mal fait de se dédire »

ENTRETIEN. La perspective de la présidentielle du 31 octobre fait monter la tension en Côte d’Ivoire. Depuis La Haye, Charles Blé Goudé s’est confié au « Point Afrique ».

16 h 45, dans le quartier chic de la Gare centrale de La Haye. Onzième étage du building hypermoderne fait de verres, l’ambiance est euphorique. Une dizaine de personnes, des femmes, des hommes, s’agitent autour de celui qu’ils appellent tous « le leader ». L’atmosphère est détendue, les poignées de main et les accolades chaleureuses, quelques blagues fusent.

Le sourire franc, la poignée de main aussi ferme que chaleureuse, Charles Blé Goudé, 48 ans, arrive droit sur nous, sanglé dans un costume bleu foncé taillé sur mesure. L’homme, de taille moyenne, possède ce mélange d’espièglerie et de désinvolture des esprits libres, de ceux qui n’ont rien à prouver, à part peut-être à eux-mêmes. Celui qu’on a longtemps surnommé le général de la rue n’a rien perdu ni de sa verve ni de son charisme. Il n’est candidat à rien, ne harangue plus les foules, et pourtant Blé Goudé, qui a vécu plus de vies qu’une main compte de doigts, continue d’occuper une place à part dans la vie politique ivoirienne. Depuis son acquittement de crimes contre l’humanité par la Cour pénale internationale (CPI) en janvier 2019, l’ex-ministre de la Jeunesse et compagnon d’infortune de Laurent Gbagbo n’a toujours pas réussi à quitter les Pays-Bas. Il y a dix ans, son pays vivait l’une des plus graves crises post-électorales de son histoire, née du refus du président sortant Laurent Gbagbo de reconnaître la victoire d’Alassane Ouattara. De nombreux observateurs, des ONG estiment que Blé Goudé a été l’un des principaux acteurs de la montée de la tension en Côte d’Ivoire dans la décennie 2000, qui a culminé en 2010-2011 avec des violences post-électorales ayant fait plus de 3 000 morts. Aujourd’hui, le même scénario est-il en train de se dessiner ? Dans l’attente d’un éventuel procès en appel, Blé Goudé, qui loue un appartement non loin de la prison de Scheveningen où il a passé six ans, veut partager son expérience dans un langage sans détour, fidèle à lui-même. Il s’est confié au Point Afrique.

Le Point Afrique : Dans un peu moins d’un mois, la Côte d’Ivoire va élire un nouveau président, on vous a très peu entendu, avez-vous choisi votre camp ?

Charles Blé Goudé : Personnellement, je ne trouve pas le moment opportun pour soutenir telle ou telle candidature. Je pense plutôt à la Côte d’Ivoire. C’est pourquoi je lance un appel pour un report du scrutin électoral, que je trouve conflictuel. À un mois des élections, la Côte d’Ivoire compte déjà des morts. Ce sont des signes annonciateurs de ce qui nous attend pendant et après les élections. J’appelle donc à des assises nationales qui vont permettre aux filles et aux fils, aux forces vives de la Côte d’Ivoire de s’asseoir autour d’une table afin d’échanger sur les sujets qui préoccupent notre nation, même ceux qui fâchent, afin d’apaiser le climat politique. De telles assises seraient une chance pour que le vainqueur de cette élection gagne dans la paix.

N’est-ce pas un peu tard ?

Non, le temps n’est pas compté quand il s’agit de paix.

Honnêtement, vous faites cette proposition parce que vous êtes hors du jeu politique ?

Absolument pas. Je ne suis pas candidat à ce scrutin parce que non seulement je suis en attente d’un éventuel procès en appel à La Haye, mais mon mentor Laurent Gbagbo est candidat. Je ne veux pas être en compétition avec lui. C’est une question de principe.

En avez-vous discuté avec Laurent Gbagbo ?

Ce ne sont pas des sujets dont nous discutons au téléphone. Tant que le président Laurent Gbagbo ne sort pas du jeu politique, moi, Charles Blé Goudé, je ne peux accepter une candidature en Côte d’Ivoire.

Quels sont les éléments concrets qui justifieraient un report ? Ou bien partez-vous d’un pressentiment personnel…

Ce n’est pas une question de pressentiment, la candidature à un troisième mandat du président Ouattara a déjà commencé à faire ses premiers prisonniers politiques. On compte déjà les premiers blessés et même les premiers morts. Ce n’est pas moi qui le dis, les organismes internationaux comme Amnesty International l’ont constaté sur le terrain.

Vous souhaitez donc un retrait de la candidature du président Ouattara ?

Le président Ouattara a mal fait de se dédire. Il a mis mal à l’aise ses homologues qui l’ont tous félicité quand, le 5 mars dernier, il a déclaré à la face du monde qu’il ne se présenterait pas à un troisième mandat, pour revenir sur sa décision quelques mois plus tard pour des raisons qu’il a suffisamment expliquées. Je pense que la gestion d’un État doit s’inscrire dans la continuité. N’est-il pas vrai que Charles de Gaulle n’est plus et que la France est toujours… ? N’est-il pas vrai que François Mitterrand n’est plus et que la France n’a pas disparu sur la carte du monde… ? N’est-il pas vrai que Winston Churchill, qui a écrit son nom en lettres d’or dans l’histoire de l’Angleterre, n’est plus et que l’Angleterre n’a pas disparu du monde ? Pour ne citer que ceux-là. Ce syndrome de Dieu doit arrêter d’habiter les chefs d’État africains qui pensent qu’après eux les pays ne peuvent plus exister. Ce n’est pas vrai. Ce n’est pas une bonne idée pour le président Ouattara de vouloir briguer un troisième mandat, il est encore temps, il peut encore revenir sur sa décision.

Sur quels éléments ou quels textes vous appuyez-vous pour justifier votre raisonnement ?

Quand vous demandez au président Ouattara ce qui justifie son 3e mandat, il vous répond que « la Constitution [le lui] permet ». Mais il ne dit pas qu’il a manipulé la Constitution pour qu’elle puisse lui permettre cela. Il faut régler la question à la racine. Il n’y a pas un seul article dans la Constitution ivoirienne qui dit que les compteurs sont remis à zéro. La question qui se pose est pourquoi chaque président africain tient vraiment à avoir sa propre Constitution. Il faut que les chefs d’État africains arrêtent d’humilier l’Afrique. Est-ce que nous sommes obligés à chaque élection de compter des morts ?

Depuis que je suis né, je n’ai jamais assisté à une passation des pouvoirs entre deux chefs d’État. Le premier président de mon pays, Houphouët-Boigny, est mort. Henri Konan Bédié lui a succédé, mais il a été renversé par un coup d’État militaire par le général Gueï, qui a été chassé du pouvoir à son tour. Quant à Laurent Gbagbo, il a été chassé par les chars français. Le président Ouattara avait redonné un certain espoir le 5 mars dernier, j’étais devant ma télé et j’ai même fait un discours pour le féliciter, bien qu’il soit mon adversaire.

Les anciens présidents Henri Konan Bédié et Laurent Gbagbo sont également dans la course, en quoi leur candidature serait plus légitime ou plus supportable ? Ces trois protagonistes ont déjà conduit la Côte d’Ivoire vers le chaos…

Là n’est pas la question. On parle de l’élection du 31 octobre 2020. Lorsque le président Bédié a annoncé sa candidature, il n’y a pas eu de descente dans la rue, personne n’est mort. Lorsque les partisans du président Laurent Gbagbo sont allés déposer sa candidature, il n’y a pas eu de blessés, il n’y a pas eu de morts, il n’y a pas eu de manifestations.

C’est au moment où le président Ouattara est revenu sur sa décision le 6 août à l’occasion de l’anniversaire de l’indépendance de la Côte d’Ivoire que l’opposition et une partie de la population sont descendues dans la rue pour décrier cette candidature, ce troisième mandat et la désacralisation de la parole présidentielle. Il faut appeler un chat un chat : celui qui met le feu aux poudres aujourd’hui en Côte d’Ivoire s’appelle Alassane Ouattara. Il n’a pas su faire la différence entre les appels de ses partisans et la volonté du peuple ivoirien. Au point que toutes les institutions ivoiriennes sont aujourd’hui manipulées, il y a une justice pour les opposants en Côte d’Ivoire et une autre pour les partisans de M. Ouattara. Quand ils manifestent, la police les encadre, quand c’est l’opposition, il y a presque toujours de la répression. On a l’impression que manifester en Côte d’Ivoire est devenu un délit, alors que c’est un droit fondamental qui est consacré par nos lois et notre Constitution.

La Côte d’Ivoire dispose pourtant d’institutions et de garde-fous, pourquoi ne pas y faire appel ?

Je ne dis pas le contraire, mais je vous résume la situation : le Conseil constitutionnel est à la solde du pouvoir, le président de la Commission électorale est à la solde du pouvoir, la justice est à la solde du pouvoir. Voici les problèmes que nous avons en Côte d’Ivoire. Nous voulons un pays avec des institutions fortes, crédibles et impersonnelles qui puissent garantir la liberté de parole, notamment la parole politique. Nous voulons une confrontation des idées plutôt qu’une confrontation dans les rues.

Ces derniers jours, plusieurs responsables de l’opposition ont appelé Paris à se prononcer sur la candidature d’Alassane Ouattara. Des ministres et des membres du RHDP étaient également en France pour échanger avec la presse… Soixante ans après la fin de la colonisation, la France doit-elle s’impliquer dans le processus électoral en Côte d’Ivoire ?

Tout ça n’est pas nouveau. Pendant que nous discutons d’un troisième mandat de Ouattara, d’une élection que nous voulons transparente, la Côte d’Ivoire vit et ses relations bilatérales avec ses partenaires ne se sont pas arrêtées. Cela dit, le timing me gêne. Le président Ouattara est dans une logique de communication et il tente de mettre en place ce que j’appelle la stratégie du fait accompli : c’est-à-dire qu’au moment où l’opposition est dans la rue pour décrier son troisième mandat, il se fait investir à pas de course dans un stade qu’il remplit pour impressionner ses partenaires extérieurs, ensuite il est allé rapidement déposer sa candidature à la Commission électorale, puis a programmé une rencontre avec le partenaire privilégié de la Côte d’Ivoire qu’est la France comme pour dire à ses partisans et à ses opposants : « Vous voyez, j’ai même le soutien de la France. » Il appartient au président français de rester vigilant. Je ne crois pas que la France ait investi tous ces moyens dans la crise de 2010-2011 pour doter la Côte d’Ivoire d’une dictature sans précédent.

Comment a-t-on pu en arriver là ?

Avant de tendre la main à l’extérieur, la classe politique ivoirienne doit accepter de faire face à ses propres responsabilités. On ne peut pas être souverain les jours pairs et faire appel à la France les jours impairs. Montrons que nous sommes matures, que nous sommes responsables, que nous savons nous mettre au-dessus des contingences pour pouvoir donner à notre pays sa place dans le concert des nations en acceptant de respecter les règles que nous nous sommes fixées librement. J’engage la responsabilité de la classe politique ivoirienne. Aujourd’hui, nos autorités parlent, font des récitations, mais ne pensent pas ce qu’elles disent, c’est dangereux.

Vous vous incluez dedans ?

Oui, je suis un acteur majeur de la politique ivoirienne. Je considère la France comme un partenaire de la Côte d’Ivoire.

Votre discours a évolué. La prison vous a-t-elle changé ?

La prison n’est pas qu’un lieu d’enfermement, la prison est aussi un lieu de bilan, de remise en cause et de perspective. La prison elle-même est une leçon. Je n’ai pas changé, je ne fais que répéter la même chose depuis mes débuts en politique, face aux rebelles, déjà, je disais que les armes n’étaient pas la solution. Si certains pensent que j’ai changé, c’est tant mieux, ce n’est pas une insulte à ma personne, car en prison j’ai beaucoup réfléchi et je me suis projeté. En fin de compte, je suis un être humain, toute action humaine a ses limites et ses faiblesses. Aujourd’hui, les esprits sont aussi plus disposés à m’écouter.

Nous vivons aujourd’hui dans un village planétaire, aucun pays ne peut vivre en autarcie. Nous pouvons conserver nos mœurs, nos traditions, notre vision sociétale et nous ouvrir au reste du monde. La Chine l’a fait. La Chine a formé ses étudiants et ses élites à l’école occidentale et elle a fait la promotion de sa culture. Aujourd’hui n’est-il pas vrai que la Chine concurrence l’économie occidentale ? Donc je ne veux pas passer tout mon temps à pleurer sur un passé triste, je veux aussi me projeter. Les relations entre la France et la Côte d’Ivoire sont très anciennes, elles peuvent être améliorées, mais on ne peut pas les mettre entre parenthèses. Il faut des relations gagnant-gagnant, des partenariats gagnant-gagnant et je me réjouis que le président français Emmanuel Macron ne dise pas le contraire.

Guillaume Soro, dont vous avez été très proche, est également candidat, vous l’avez reçu à La Haye, que pensez-vous de sa trajectoire politique ?

Je n’ai pas à juger de la trajectoire politique de Guillaume Soro, ce qu’il fait n’engage que lui, selon ses ambitions, selon sa vision sociétale. Je recevais un ami qui est lui aussi en difficulté. Au moment où je le recevais, il n’était pas encore candidat, il n’était pas encore poursuivi, on parlait donc de paix. Je n’applaudis jamais les malheurs d’autrui. Que ce soit Henri Konan Bédié, Laurent Gbagbo, Guillaume Soro, je souhaite que les institutions de la République ne soient pas instrumentalisées pour écarter un homme politique et l’empêcher de participer au débat démocratique.

Vous croyez toujours que votre génération va gouverner un jour ?

Il y a des transitions naturelles que l’on n’a pas besoin de forcer. Un fruit bien mûr ne pourrit jamais en l’air. Il finit toujours par tomber. Je veux juste qu’on assainisse le milieu politique et qu’on puisse extirper la violence du climat politique ivoirien.

Aujourd’hui, comment vous projetez-vous ?

Je suis président d’un parti politique qui est implanté sur l’ensemble du territoire ivoirien. Nous travaillons sans relâche pour concevoir un programme qui va répondre aux besoins des Ivoiriens.

Comment parvenez-vous à prendre le pouls des Ivoiriens en étant à La Haye ?

Les idées voyagent et nous sommes aujourd’hui dans un monde qui est un village planétaire, je n’ai pas besoin de me déplacer. Nous travaillons par visioconférence, par Zoom, par tous les moyens techniques que notre monde met à notre disposition.

Et quels sont, d’après vous, les besoins des Ivoiriens ?

La santé, dans un premier temps : il faut rapprocher à mon sens les centres de santé des populations. Ensuite vient l’éducation, il faut faire en sorte de mettre à jour les objectifs de notre système éducatif qui a été mis en place pour les besoins coloniaux. Aujourd’hui, les besoins de notre monde ont changé. Il faut renforcer l’adéquation entre formation et emploi. Sur le plan de la santé, ce n’est plus supportable de voir nos dirigeants aller se faire soigner dans des cliniques à l’étranger…

Ça a toujours été le cas…

Mais ce n’est pas normal. Les hôpitaux dans lesquels ils viennent sont construits pour les Français, ce n’est pas pour les Ivoiriens. Donc pourquoi nous ne construisons pas les mêmes chez nous ? La Chine est presque devenue le grenier du monde, mais je ne comprends pas pourquoi la Côte d’Ivoire est toujours à la traîne.

La Côte d’Ivoire a connu ces dernières années de grandes réalisations saluées par les institutions internationales. C’est plutôt positif.

Ce ne sont pas les grandes institutions qui doivent saluer les réalisations ivoiriennes. Quand vous avez rendu service à votre peuple, vous n’avez pas besoin de le dire. Quand vous arrivez dans un pays dont les autorités crient partout qu’elles ont réalisé un pont, une portion de route, c’est qu’elles n’ont rien fait ! Logiquement, c’est le peuple qui doit être en train d’applaudir. Pendant que des institutions situées en dehors des réalités, de l’espace géographique duquel il est question saluent les réalisations, ce même peuple crie famine, crie à la maladie. Je ne comprends pas.

Pour qui travaillent les autorités ? Pour les institutions de Bretton Woods ou pour le peuple ? Laissez le peuple applaudir, après vous en jugerez par vous-même. Pour l’instant, c’est dans les pages de magazine que le peuple observe les réalisations dont vous parlez. Je suis choqué parce qu’on n’est pas loin de la propagande.

Vous êtes en liberté sous conditions dans l’attente d’un éventuel procès en appel à La Haye depuis votre acquittement par la CPI en janvier 2019, comment vous portez-vous ?

Je vais très bien. Je suis toujours en mission pour faire éclater la vérité et démontrer que l’ennemi du mensonge est le temps. Sinon, je me porte à merveille.

Comment décririez-vous votre situation, acquitté mais toujours prisonnier…

Je me suis toujours senti libre, même dans ma cellule, parce que la liberté, c’est dans l’esprit, dans la tête. De nombreuses personnes sont libres de leurs mouvements physiques, mais en réalité emprisonnées parce qu’elles ne peuvent pas choisir leur voie.

Pour de nombreuses personnes, Charles Blé Goudé, vous restez une énigme, qui êtes-vous ?

Je suis Charles Blé Goudé. Je suis Africain avant d’être Ivoirien. Je suis attaché aux valeurs de liberté et de justice. On m’a présenté comme un ennemi public, mais la Cour pénale internationale a prouvé le contraire. Et depuis le 15 janvier 2019, la vérité a pris le pas sur le mensonge. Je suis président du Congrès panafricain pour la justice et l’égalité des peuples*. Mes références sont Martin Luther King, Thomas Sankara, Patrice Lumumba, mère Teresa. Des personnes qui ont consacré leur vie à défendre celle des autres.

J’ai étudié à l’université en Côte d’Ivoire au département d’anglais, ensuite, j’ai continué mes études à l’université de Manchester. J’en suis sorti avec un DESS en communication politique puis j’ai ouvert mon cabinet de communication. J’ai été ministre de la Jeunesse sous Laurent Gbagbo. J’ai dirigé l’Alliance des jeunes patriotes. En 2001, j’ai créé le Congrès panafricain pour la justice et l’égalité des peuples, qui a d’abord été un mouvement de pression avant de devenir en 2015, pendant que j’étais en prison, un parti politique. À ma sortie de prison, j’ai été porté à la tête de ce parti et là je suis en attente de rentrer chez moi, en Côte d’Ivoire, après que la CPI m’a acquitté. Malheureusement, les autorités de mon pays ne veulent pas l’entendre. Donc, je suis à la Haye en attente de rentrer chez moi.

C’est un portrait bien élogieux et pourtant il est de notoriété que votre diplôme d’anglais est faux et vous n’avez pas terminé vos études à Manchester….

[Sourire crispé.] Mes diplômes existent, à plus forte raison que mes enseignants existent.

Mon diplôme d’études spécialisées en communication politique, je l’ai soutenu publiquement, justement pour répondre à mes détracteurs. Sinon en général quand on soutient un DESS, c’est à huis clos, mais ce jour-là, j’ai placé des enceintes à l’extérieur de la salle de soutenance pour que tout le monde puisse y assister. Et puis j’ai soutenu devant un jury international : le président de l’université de Lyon était présent dans le jury.

Le président de l’université de Ouagadougou était présent, le président de l’université de Nice était également membre du jury et puis celui qui était mon directeur de mémoire, le Pr Diaby Yaya, est reconnu dans toute l’Afrique pour être un professeur réputé en communication politique. J’ai soutenu ce DESS en 2008 et j’en suis sorti avec la mention très bien. Tout le monde était présent donc je ne vous parle pas de fadaises.

C’est normal en politique que vos adversaires vous traitent de ce que vous n’êtes pas. Je parle couramment le français, l’anglais, j’apprends le néerlandais… J’étais à Manchester en tant qu’étudiant, c’est à l’issue de la crise de la rébellion armée de 2002 que je suis rentré en Côte d’Ivoire pour prendre la rue contre ceux qui avaient des armes. Je pense que la valeur d’un homme se lit à travers ses analyses politiques mais également à travers sa vision de la vie.

Pourquoi avez-vous choisi à ce moment-là la rue et non pas la communication ? Vous haranguiez la foule.

Martin Luther King était pasteur aux États-Unis. Il n’a pas supporté les injustices, la ségrégation, l’apartheid que vivait son peuple. Il est donc descendu dans la rue avec les Noirs américains. On ne disait pas qu’il haranguait les foules.

Vous vous comparez à Martin Luther King ? Il n’a jamais appelé à prendre les armes…

À prendre les armes ? Mais vous auriez dû être témoin contre moi à la CPI…

Non, mais vous êtes connu comme étant le plus violent des proches de l’ancien président Laurent Gbagbo, c’est dans votre fiche Wikipédia.

Wikipédia est un support international accessible sur le Net, mais qui est malheureusement alimenté par mes adversaires politiques. Lorsque mon équipe tente de corriger pour donner la vraie information sur moi, quelques minutes après, le serveur remet les anciennes informations. Nous avons tout fait pour les joindre afin de confronter leurs dires et leurs écrits à la réalité politique, nous n’avons jamais eu de réponse.

À la CPI a eu lieu un procès pendant des années, des témoins ont été appelés à la barre. Jamais aucun d’entre eux n’a réussi à montrer une vidéo, ni à faire écouter un seul son d’un Charles Blé Goudé qui appelait à prendre les armes ou à aller tuer des musulmans. Sinon je serais condamné, à moins que vous ne mettiez en doute le professionnalisme des juges de la CPI. Je ne les connais ni d’Adam ni d’Ève. Heureusement, je ne suis pas encore parti, donc des témoins peuvent encore venir avec des sons ou des vidéos, s’ils en trouvent.

On vous a prêté la paternité de cette phrase : « À chaque Ivoirien son Français ». Regrettez-vous ces propos tenus contre les étrangers et les Français en particulier ?

Jusqu’à aujourd’hui, personne n’a réussi à produire ce son, ni une vidéo où je dis cette phrase. Un jour, je dirai à tous les Africains et au monde entier ma part de vérité sur ce qu’il s’est passé ici à la Haye. Tout cela fait partie des allégations crées par mes adversaires politiques.

Il y a eu des victimes, qui, elles pour le coup, ne sont pas politiques.

J’étais là pendant cinq ans et les victimes ont toutes défilé devant moi, et c’est à l’examen de tous leurs témoignages que la décision de l’acquittement a été prononcée.

Quel moment vous a le plus marqué durant ces six-sept dernières années ?

Il n’y a pas un moment en particulier, c’est vraiment l’ensemble du procès qui m’a marqué. Contrairement à ce que les gens peuvent penser, j’étais fier d’être assis sur ce banc des accusés.

Vous n’y êtes pas allé de votre propre chef, vous avez d’abord essayé de vous exiler au Ghana….

Je parle du procès. J’étais fier d’être assis là pour affronter les accusations qu’on faisait porter contre moi de manière maladroite, j’étais content d’être assis pour entendre ce que les gens racontaient dans mon dos pour une fois, et les affronter, comme on dit en Côte d’Ivoire, « yeux dans yeux ».

Malheureusement, ils se sont rendu compte que ce n’était que des allégations, des légendes qu’ils racontaient, mais la justice a ce mérite de mettre face à face les accusateurs et l’accusé. Je ne suis pas celui qu’on a présenté au monde entier, je ne suis pas le bourreau des Français, je ne suis pas un anti-Français, je suis Charles Blé Goudé, je demande seulement que la justice règne dans ce monde.

Vous êtes à la tête d’un parti qui se réclame du panafricanisme, quelle réflexion cela vous inspire-t-il aujourd’hui ?

Ma vision du panafricanisme n’est pas fermée, elle est ouverte. Le panafricanisme doit être utile pour que l’Afrique soit un phare pour le reste du monde. Mon panafricanisme n’est pas fait que de revendications, ce n’est pas une posture, on ne doit pas être tout le temps en train de crier sur tous les toits notre panafricanisme, il faut le pratiquer dans ce sens où nous-mêmes, nous devons accepter de respecter les règles que nous nous sommes fixées librement et ne pas être tout le temps en train de tendre la main. Parce que la main qui donne est la main qui ordonne, c’est pourquoi l’Afrique doit être utile au reste du monde.

Et pour ça, elle doit s’employer à moderniser son agriculture, à donner un système de santé fiable à ses populations, elle doit s’employer à mettre en place un système d’éducation qui puisse tenir compte de nos propres paradigmes parce qu’aujourd’hui pour tuer un peuple on ne lui largue plus de bombes, il suffit de bloquer son système éducatif. Et c’est terminé.

Justement, pendant que vous étiez en prison, il s’est passé beaucoup de choses sur le continent. Plusieurs dirigeants ont été chassés du pouvoir, il y a eu des mobilisations pour réclamer la fin du franc CFA…

Tous ces mouvements sont la preuve que l’Afrique aspire à un changement de paradigme et elle invite le reste du monde à la regarder autrement. Le continent a connu des règles qui étaient en place par le passé et qui ne peuvent plus être appliquées. Il y avait aussi des pratiques instaurées depuis la colonisation qui s’appliquaient à une génération. Qu’on le veuille ou non, il y a une nouvelle génération qui a été formée dans les écoles françaises, dans les écoles américaines, anglaises, en Asie, et qui affirme son africanisme ou son africanité. Les besoins de cette génération-là ne sont plus les mêmes que les anciennes, il faut plutôt chercher à l’accompagner en l’aidant à trouver ses propres solutions.

Et que vous inspire l’actualité au Mali ou en Guinée ?

Alpha Condé, qui était un opposant respecté de tous, avait donné de l’espoir en 2010 lors de son élection, mais il a lui aussi manipulé la Constitution pour se maintenir au pouvoir avec exactement le même langage que le président Ouattara.

En ce qui concerne le Mali, je ne maîtrise pas les réalités maliennes, mais je suppose que la soif de changement qui habite la plupart de la jeunesse africaine n’a pas fait exception au Mali.

Ces événements donnent à réfléchir sur le rôle que peut jouer ma génération. On doit s’employer à faire évoluer la Cedeao. Au sein de mon parti, on y réfléchit déjà. Je suis en contact avec des jeunes Maliens, des jeunes Sénégalais, des jeunes Burkinabè, des jeunes Béninois, des jeunes Togolais, nous travaillons à ce que notre génération réhabilite l’image de l’Afrique au niveau de la démocratie. Il ne faut pas avoir peur de la démocratie. Il ne faut pas avoir peur de la transparence, nous travaillons ensemble sur tous ces sujets pour que demain soit meilleur pour l’Afrique.

Source : Le Point

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