SOCIÉTÉ

France: Des prêtres africains assurent l’intérim d’été au diocèse d’Anjou

Venus du Sénégal, du Togo ou de République centrafricaine, 800 prêtres officient chaque été dans les paroisses de France pour permettre aux titulaires de partir en vacances. Une trentaine d’entre eux se sont installés dans le Maine-et-Loire.

Les mains levées vers le faux plafond, le père Augustin Edou présente le « corps du Christ » aux pensionnaires. Là, dans la salle de restauration de la résidence Bon Air, deux tables recouvertes d’un drap blanc font office d’autel et des chaises sont disposées en arc de cercle autour.

Une fois par mois, le prêtre de la paroisse Saint-Lézin, qui regroupe Saint-Barthélemy-d’Anjou et Trélazé (Maine-et-Loire), vient y célébrer la messe. Les fidèles sont fatigués et ne se déplacent plus jusqu’à l’église, certains sont en chaise roulante, d’autres reliés à une perfusion. Une dame, regard perdu, marmonne en boucle « pour les siècles des siècles, des siècles… ». A l’arrière-plan, la télé diffuse en silence un feuilleton américain, pour les fidèles du saint tube cathodique.

On est loin, très loin du Sacré-Cœur d’Agou Kébo-Dalavé, la paroisse d’origine du père Augustin Edou, située sur les flancs du pic d’Agou, le plus haut sommet du Togo (986 mètres). Il est là depuis le 1er juillet et repartira fin août. C’est la deuxième année qu’il vient faire un remplacement d’été dans le diocèse d’Angers. Il n’est pas le seul. Comme lui, 33 prêtres venus d’Afrique ont pris possession des églises d’Anjou pour permettre aux titulaires de partir en vacances.

« Ici, les messes ne sont pas très animées. Chez moi, au Togo, il y a une grande chorale, ça danse, il y a de la joie. » Augustin Edou, prêtre

Selon l’évêché, qui a recours à ce groupe de volontaires depuis une vingtaine d’années, ils sont chaque fois plus nombreux. Plus de 120 ont déposé leur candidature cette année. Dans l’Hexagone, le phénomène a gagné les côtes et les zones touristiques. Ils seront ainsi près de 800 à célébrer l’Assomption dans les églises de France le 15 août.

« On est très contentes de le retrouver ! » déclare, souriante, Dominique, très investie dans la paroisse Saint-Lézin. A côté d’elle, perchée sur des béquilles, Michèle porte une robe jaune chamarrée. « C’est Augustin qui nous a rapporté des cadeaux, des robes pour les femmes, des shorts pour les hommes, confie-t-elle en caressant le tissu. C’est gentil, hein ? » « Ses homélies sont très parlantes, il s’adresse aux gens avec des mots simples »,reprend Dominique.

A côté d’elle, Carmen, la chef de chœur, est encore contrariée de s’être « trompée dans les chants ». Heureusement, le père Augustin a pris le relais. « Il chante très bien, c’est agréable », confesse-t-elle. « Ici, les messes ne sont pas très animées, relève le religieux de 34 ans, issu d’une famille hors norme (son père a eu quatre épouses et quarante enfants). Chez moi, au Togo, il y a une grande chorale, ça danse, il y a de la joie et on échange pendant les homélies. » Andrée confirme : « Ici, on écoute et on reçoit. »

« Les prêtres africains, ce n’est pas toujours bien vu par tout le monde. Mais, ça, il ne faut pas l’écrire… » Une paroisienne

De l’autre côté d’Angers, vers l’ouest, les fidèles sont moins dépaysés. A Beaucouzé, le père Robert Diémé (45 ans) remplace le père Jacques Ngom (42 ans), mais tous deux sont sénégalais. A la sortie de l’église Saint-Gilles, Damien est pressé de rentrer chez lui, mais glisse, le souffle court : « Maintenant, on s’est habitués à être évangélisés par l’Afrique. Ça fait du bien dans un monde où l’on a perdu le sens du sacré et de Dieu. »

A ses côtés, Stéphanie est conquise : « C’est forcément enrichissant, ça nous bouscule dans nos habitudes. J’aime beaucoup sa façon de célébrer, il est très… habité. Et il a une voix tonitruante ! » Une paroissienne plus âgée, regard inquiet, baisse la voix : « Les prêtres africains, ce n’est pas toujours bien vu par tout le monde. Mais, ça, il ne faut pas l’écrire… »

Avec son mètre quatre-vingt-seize et son envergure d’albatros quand il exhorte les fidèles à la prière, le père Robert impressionne. Sur le parvis, il serre des mains, distribue des sourires. Bientôt, il retrouvera la cathédrale de Kaolack, au sud de Dakar (Sénégal), sa paroisse. « Je me gardais d’avoir des préjugés, même s’il était évident que j’allais trouver ici une église différente de la nôtre. Mais la foi est encore présente en Europe. Je suis réconforté de voir des jeunes, et notamment des jeunes couples avec enfants. »

Indemnisés 510 euros par mois

En plein cœur d’Angers, dans l’église de La Trinité aux trois quarts vide pour la messe du samedi soir, le père Eric N’Guilo (42 ans) mesure aussi la différence. Il vient de Nola, dans le sud de la République centrafricaine. Notre-Dame de la Sangha est pleine à chaque office, malgré la guerre civile qui déchire le pays depuis 2013. Au mois de mai, une religieuse a été égorgée dans la paroisse« On n’a pas peur, affirme le père Eric, dont le regard s’assombrit. Les premiers missionnaires sont passés par là. Et puis, on ne va pas abandonner les paroissiens. »

Danièle, assise à ses côtés, connaît son histoire. C’est elle qui le véhicule ce soir-là. Elle raconte, admirative : « Ses alléluias sont festifs, ça donne envie de bouger. Mais bon, ce n’est pas dans notre culture. » Avec sa prothèse à la jambe droite, le père Eric ne se déplace pas facilement. Jean, l’organiste, en veut à l’évêché : « Le diocèse les laisse se débrouiller tout seuls. Ils n’ont pas de voiture, pas même de carte de bus. Ça restreint leur liberté. Eux aussi sont en vacances, après tout. » Ici, comme ailleurs, « on compte sur les paroissiens, c’est un peu facile ! ».

Pour assurer ces remplacements d’été, les prêtres africains sont indemnisés : 510 euros par mois. Mais ils doivent payer leurs billets d’avion et les visas, pour lesquels le gouvernement français consent quelques facilités. Le père Eric en est de sa poche, mais ce n’est pas un problème, assure-t-il : « Ici, on mange bien et on est logés. Et c’est surtout un bel échange d’expériences pastorales, qui enrichit nos pratiques. » C’est même une mission divine, selon le père Robert : « Venir ici, pour moi, c’est répondre à l’appel de Jésus. »

Source: Le Monde