AFRIQUE & MONDE

France / Les frondeurs du Parti socialiste, traîtres et héros

Comme le parfum d’une morgue féroce. C’est ce qui se dégage de cet homme attablé au Café de l’Esplanade, près des Invalides, à Paris. Jean-Marie Le Guen, secrétaire d’Etat sous Manuel Valls (avril 2014-décembre 2016), est ainsi. Il ne cherche pas à donner le change. C’est encore Jean-Marc Ayrault, premier ministre entre 2012 et 2014, qui en parle le mieux. Le Guen ? « Une brute finie. Et un type très droitier… Mais une brute. On cogne. Et le nombre d’ennemis que vous vous faites en huit jours, c’est absolument impressionnant ! Valls, c’était la même méthode : je cogne. Le Guen a toujours été comme ça. Drôle de type. Je ne l’aurais pas nommé à ce poste, qui nécessite énormément de diplomatie. » Le poste en question : secrétaire d’Etat aux relations avec le Parlement. Son titulaire est censé veiller à ce que l’exécutif dispose d’une majorité parlementaire stable et cohérente. Une gageure absolue, en 2014.

La guerre contre les frondeurs ? « Ça, c’est Valls, témoigne Stéphane Le Foll. Tu vas jusqu’au bout du combat, tu en fous plein la gueule à tout le monde. Et tu finis titubant, dans le sang »

Le Guen, ancien médecin, qui succède à Alain Vidalies le 9 avril 2014, s’est vu prescrire par Valls une mission en mode commando : éradiquer rapidement la « fronde », une maladie auto-immune née au sein du PS et qui menace d’emporter l’exécutif. Il faut un traitement de choc. Qui mieux que l’implacable docteur Le Guen pourrait l’administrer ? Il y a urgence, car le mal semble contagieux. Au fil des mois, les rangs de ceux que l’on nomme les « frondeurs » grossissent, et les inquiétudes du pouvoir avec. « Hollandais », vallsistes… Ils sont nombreux à considérer que les vrais traîtres du quinquennat, ce sont eux, ces empêcheurs de réformer en rond. « Ça, c’est Valls, parce qu’il voulait une victoire par KO, témoigne Stéphane Le Foll, ancien ministre de l’agriculture, lorsqu’on évoque la guerre contre les frondeurs. Tu vas jusqu’au bout du combat, tu en fous plein la gueule à tout le monde. Et tu finis titubant, dans le sang. »

31 mars 2014. Valls emménage à Matignon, la loi travail est en discrète gestation. François Lamy, l’un des rares ministres aubrystes, est congédié d’emblée. L’heure est au tournant « social-libéral », amorcé en janvier avec le pacte de responsabilité et ses concessions au patronat. Alors il faut faire rentrer dans le rang ces encombrants députés PS soupçonnés de « dérive gauchiste ». Les meneurs ? Laurent Baumel, Christian Paul, Jean-Marc Germain… Autant de parlementaires a priori ordinaires, au verbe peu incisif. Sans compter Martine Aubry, retirée sur son Aventin nordiste mais dont l’ombre tutélaire survolte les rebelles du vaisseau socialiste, qui prend déjà l’eau de toutes parts.

Le Guen est donc chargé de gérer les mutins. Pas simple, car il les méprise souverainement. « Les frondeurs, je les ai vus, dit-il aujourd’hui. Ils sont fous à lier, méchants. La méchanceté instillée par Martine Aubry… Une femme d’une méchanceté et d’une médiocrité sans pareilles. » Le Guen, c’est du brutal. Sollicitée par Le Monde pour cette enquête, la maire de Lille n’a pas donné suite.

Politique de l’offre

A l’automne 2012, on faisait encore peu de cas de l’opposition interne qui, pourtant, commençait à poindre, notamment du fait du pacte budgétaire européen avalisé par Hollande. Au total, ils sont alors vingt-neuf à se manifester. Leur petite musique contestataire continue à se faire entendre, mois après mois. Nombre d’entre eux refusent même de voter la confiance au gouvernement Valls, au printemps 2014. Mais on ne les considère toujours pas vraiment, ils n’ont pas le profil de bateleurs télévisuels, baragouinent un langage parfois abscons et empesé, à l’image de Jean-Marc Germain, député des Hauts-de-Seine. « Qui est responsable ? Germain. Le centralien avec ses tableaux Excel… », affirme Jean-Christophe Cambadélis, ex-patron du PS. Germain, une tête bien faite, au bénéfice quasi exclusif de sa patronne, Martine Aubry.

« Ce sont des terroristes qui ont pris le contrôle du bus. Ils ont une haine et un mépris pour Hollande déraisonnables », estime Le Guen

Les frondeurs encore débutants viennent trouver leur interlocuteur naturel, Le Guen, à peine nommé. « Le groupe PS, on le prend, on s’appuie sur Matignon, et on fait la République parlementaire », lui lancent-ils, à en croire son récit. C’est mal connaître Valls et son républicanisme à la fois rigide et vertical. Le Guen : « Ce sont des terroristes qui ont pris le contrôle du bus. Ils ont une haine et un mépris pour Hollande déraisonnables. »

Germain rédige, coordonne, impulse. Il est notamment à l’origine de l’« appel des cent », ce texte qui, en avril 2014, lance la rébellion et démolit le programme de stabilité – 50 milliards d’euros d’économies – voulu par Valls. Germain fait de l’explication de texte, au plus haut niveau. Il se rend d’abord à l’Elysée, afin de dévoiler ses intentions à Hollande. « Je lui remets une note, se souvient-il. Je ne viens pas demander un poste, mais lui dire ce qu’il faut faire pour la France ! Il doit trouver ça un peu arrogant, mais il ne le dit pas. Il est très sympa, ne défend même pas sa politique. »

Le chef de l’Etat raccompagne le patron des députés indociles avec ces mots : « Merci de ce que tu m’as dit. Mais l’économie, c’est de la confiance, aussi. » En clair, impossible d’espérer relancer la croissance et donc vaincre le chômage, la mère de toutes les batailles hollandaises, sans baisser les charges des entreprises et couper dans les dépenses publiques, et tant pis s’il faut au passage augmenter les impôts. Petit souci, Germain et ses amis pensent exactement l’inverse : la politique de l’offre, c’est bon pour la droite ; la gauche, elle, doit revenir à ses fondamentaux keynésiens, stimuler la relance par des investissements publics et la hausse du pouvoir d’achat des ménages.

« Je ne suis pas le Valls que vous imaginez… »

Le « cerveau » des rebelles se déplace ensuite à Matignon, pour rencontrer un Valls encore tout miel. Il veut le convaincre d’être plus à l’écoute de sa majorité.

« Tu devrais t’engager à ne pas utiliser le 49.3. Le jour où tu dis ça, tu n’es plus le collaborateur du président, lance Germain.

– Très bonne idée, je vais en parler au président !, lui répond Valls.

– La nouvelle étape, c’est toi qui l’incarnes, il faut que tu te réorientes politiquement, tu dois être le patron de la majorité. »

Valls opine. Et à la réunion du groupe socialiste, le mardi suivant, il se fait séducteur : « Je ne suis pas le Valls que vous imaginez… » Cinq ans plus tard, il se souvient : « Les frondeurs, Christian Paul, Jérôme Guedj, viennent me voir en me disant : “On est prêts à t’aider, contre le président.” Et à eux comme à Montebourg, je dis : “Mais moi, je suis premier ministre !” Moi, j’ai une lecture très institutionnelle, très classique de la Ve République : le premier ministre ne peut pas être contre le président de la République. »

Ce dernier, de toute façon, n’entend pas se laisser dicter sa conduite. Le pouvoir est à l’Elysée et il y restera, qu’on se le dise. Il nous le dit, au printemps 2014* : « On ne va pas sur chaque texte refaire un psychodrame ». Le 49.3 ? « Je préfère ne pas avoir à l’utiliser, mais s’il y avait le risque d’un vote négatif, oui. » Pas si indécis que cela, finalement, Hollande.

« Il n’y a pas d’affolement particulier à avoir. Christian Paul, Jean-Marc Germain… C’est sans effet », nous glissait Hollande à l’époque

Le 29 avril 2014, ils sont désormais 41, sur près de 300 députés socialistes, à s’abstenir lors du vote du programme de stabilité. « Quarante et un, c’est peu. Avec 41, vous faites un groupe, pas une majorité », nous glisse alors Hollande, confiant. Et même condescendant : « Il n’y a pas d’affolement particulier à avoir. Christian Paul, Jean-Marc Germain… C’est sans effet. » Erreur. Près de 15 % de « scissionnistes », ce n’est pas rien.

Surtout, les 41 sont en liberté non surveillée. Et c’est dangereux. « J’en veux à Martine Aubry, se désole aujourd’hui l’ancienne ministre de la santé Marisol Touraine. Il manquait un chef de meute. Martine aurait dû jouer ce rôle. » Mais la maire de Lille ne l’a pas fait. Elle suit l’affaire du coin de l’œil, encourage les escarmouches. Et s’en tient là.

Abstentions lors du vote sur le budget

L’été passe, Montebourg trépasse. Escorté par Benoît Hamon et Aurélie Filippetti, il quitte avec fracas le gouvernement. Et rejoint la ligue des râleurs. Pis, en octobre 2014, Aubry reprend publiquement leurs interrogations et critiques. Là, Hollande commence à s’inquiéter. « Martine, ça a plus d’effet… », nous dit-il.

« Hollande est très dur, relate Valls, il ne cède rien aux frondeurs, il ne veut pas que j’aie un accord avec eux »

Dans la foulée, 39 députés s’abstiennent de voter le budget. La fameuse ligne rouge chère au chef de l’Etat vient d’être franchie« Hollande est très dur, relate Valls, il ne cède rien aux frondeurs, il ne veut pas que j’aie un accord avec eux. Il ne veut pas dealer avec les frondeurs. » L’un d’eux, Christian Paul, devient l’un des clients préférés de BFM-TV, et ses diatribes contre le dévoiement social-libéral de l’exécutif ou ses concessions à « l’ordolibéralisme allemand », dénoncé dès le début du quinquennat par le président de l’Assemblée, Claude Bartolone, commencent à peser dans le débat public. A l’Elysée, Hollande ne prend toujours pas la mesure de ce front intérieur. Selon ses schémas politiques, un groupe parlementaire peut se déchirer, mais il doit se retrouver d’un bloc lors du vote.

La situation se tend, Valls s’énerve, Le Guen joue du martinet. L’affaire paraît bien mal engagée« On ne se sent pas frondeurs, proteste aujourd’hui Germain. On a une liberté de vote garantie par la Constitution. Ce n’est pas une question d’ego. Je n’ai pas le sentiment d’avoir trahi quiconque. »

« C’est devenu la lutte à mort »

En ce début d’année 2015, l’équation semble impossible à résoudre. D’un côté, un exécutif qui assume son virage sur l’aile droite ; de l’autre, une escouade de députés désireux de mettre le cap à gauche. Comment réunir les deux gauches « irréconciliables » bientôt théorisées par Valls ? A propos de l’occupant de Matignon, Germain dit : « Il était très agressif quand on a voté contre lui. C’est devenu la lutte à mort. » D’autant qu’un certain Emmanuel Macron, jeune ministre de l’économie, prend son envol. Il présente en 2015 sa loi destinée à faire sauter quelques verrous économiques. Dont le travail du dimanche. Dialogue impossible, bien que Macron, avec une abnégation qui force même l’admiration de ses opposants, passe un temps infini à tenter de convaincre les réfractaires. Germain le voit ainsi deux heures durant, en face à face. Il lui explique que les députés contestataires ne peuvent le suivre sur ce terrain, leurs électeurs n’accepteront pas ce revirement.

« Je viens de comprendre ce que tu me dis, lui répond Macron. C’est donc par démagogie par rapport à leurs électeurs ?

– Tu ne comprends pas ! Pour nous, il y a autre chose que la consommation ! Il faut des règles collectives. »

« Valls n’est pas à l’aise intellectuellement, il se réfugie derrière l’autoritarisme », tonne Germain

Aucun rapprochement possible. D’autant que l’exécutif, au grand dam de Macron, décide de passer en force et enclenche la procédure du 49.3, en février 2015. Fureur des frondeurs. Valls devient leur tête de Turc, l’homme qui a tenté de les amadouer sans jamais avoir vraiment essayé de les comprendre. « Valls n’est pas à l’aise intellectuellement, il se réfugie derrière l’autoritarisme », tonne Germain. La loi Macron n’a pourtant été qu’une simple passe d’armes, une préparation au combat des combats : la loi travail. Elle est présentée en conseil des ministres en mars 2016 par une ministre novice, Myriam El Khomri. Elle n’a pas vraiment eu le choix…

Fin de l’été 2015. En pleine lecture d’un conte à ses filles – Mimi la souris –, son téléphone sonne. C’est le président, qui lui propose de défendre la future loi emblématique. Inversion de la hiérarchie des normes, assouplissement du code du travail… Il y a là tous les ingrédients pour mettre le feu à la gauche. Elle refuse, pressentant les ennuis à venir. Et ne se sent pas forcément légitime, qui plus est, alors qu’elle s’épanouit au secrétariat d’Etat à la ville depuis août 2014. « Je te le demande, j’ai besoin de quelqu’un qui ouvre le capot et met les mains dans le cambouis », insiste Hollande. Myriam El Khomri obtempère, finalement. Le 2 septembre 2015, elle est nommée ministre du travail. Un sacerdoce, qui va envahir jusqu’à sa vie privée. Tant pis pour Mimi la souris.

Bévues en série sur la loi travail

Myriam El Khomri passe les semaines suivantes à convaincre, séduire la CFDT, gagner des arbitrages, et à se battre contre le tandem Macron-Jouyet. Chaque dimanche, le ministre de l’économie et le secrétaire général de l’Elysée s’ingénient à détricoter les avancées sociales du texte. A Matignon, Valls pousse les feux. Jean-Marc Ayrault se rappelle cette entrevue avec le premier ministre, en février 2016, alors qu’il vient de faire son retour au gouvernement, au Quai d’Orsay : « Valls me dit : “La loi travail, je vais aller très, très loin ! Je vais faire du Macron sans Macron !” » Valls rejette les syndicats. S’engueule avec ses ministres, comme Michel Sapin, aux finances. « Sapin défend l’accord avec la CFDT, raconte aujourd’hui Valls. Macron et moi, on lui dit : “Ecoute, il faut se passer de la CFDT. Il faut que tu sois ministre des finances, pas ministre du travail.” On pousse, mon cabinet et celui de Macron, pour une première mouture salée de la loi. »

Sous pression, l’exécutif multiplie les bévues. Ainsi, le 17 février 2016, un avant-projet de la loi, non validé, fuite dans Le Parisien, lequel publie une version encore embryonnaire. Ce n’est pas tout : dans une interview accordée aux Echos, Myriam El Khomri évoque un possible recours au 49.3. Une phrase qu’elle n’a en fait… jamais prononcée ! Au contraire, elle indiquait initialement aux Echos : « Je veux convaincre les députés. » Mais Matignon est passé par là et a réécrit le texte de l’entretien avant sa publication, durcissant le ton. Hollande tente de comprendre ce qui s’est passé, appelle El Khomri, lui reproche son interview. « Tu rigoles ou quoi ?!, s’emporte la ministre. Voilà exactement ce que j’ai dit… » Stéphane Le Foll confirme la manœuvre : « Valls rajoute le 49.3 alors que personne ne le lui demande. Parce qu’il est toujours dans cette espèce de logique de confrontation… »

« Il y a une vraie cassure entre décembre 2015 et janvier 2016, remarque Vincent Feltesse. C’est là où l’on fait toutes les conneries. Valls tendait inutilement les choses »

Le président comprend à cet instant que rien ne sera aisé, que les boutefeux de Matignon et de Bercy ont emporté le morceau et précipité sa majorité dans la tourmente. « Il y a une vraie cassure entre décembre 2015 et janvier 2016, remarque Vincent Feltesse, ex-conseiller politique de Hollande. C’est là où l’on fait toutes les conneries. Valls tendait inutilement les choses. » A l’Assemblée, le placide député de Seine-et-Marne Olivier Faure tente de déminer le conflit à venir. Il ne fait pas partie des frondeurs, mais il peut leur parler. Il propose un amendement à propos des heures supplémentaires qui sied aux Baumel, Paul et compagnie. « En réunion de groupe, se souvient l’actuel patron du PS, Valls dit : “Ce n’est pas un compromis mais une compromission.” Ils m’en veulent parce que j’ai évoqué le sentiment de trahison, mais c’est moi qui devrais leur en vouloir ! Je me suis toujours comporté comme un bon soldat, je n’ai jamais été frondeur, ils m’ont vu comme un type pénible et non maîtrisable. »

« Tu fais tout le contraire ! »

A Matignon, Valls ne veut toujours rien lâcher« Il se bunkérise, se souvient Christophe Castaner, alors député PS des Alpes-de-Haute-Provence et aujourd’hui ministre de l’intérieur. Son autorité politique devient de l’autoritarisme. » Sans doute faut-il aussi y voir les prémices de son affrontement avec Macron, qui lui dispute dans l’opinion le titre officieux de « meilleur réformateur »…

« Je me souviens d’une engueulade sur la loi travail, en réunion de ministres, relate Marisol Touraine. Je dis à Valls : “Ce n’est pas possible, il n’y a personne qui nous soutient, et la CFDT nous rentre dans le chou…” Il se met à m’incendier devant tout le monde. Et il s’en va en jetant : “Au revoir, madame Touraine !” Je lui réponds : “Manuel, si tu me prends pour une ennemie, alors abandonne toute ambition personnelle.” » Quelques heures plus tard, Touraine et Valls se retrouvent à Matignon. La tension est retombée. « Ecoute Manuel, tu es dans un état qui ne peut te mener que dans le mur », lance Touraine au premier ministre, qui lui répond en substance être un peu trop obsédé par son duel avec Macron. « On est trop dans le “truc” avec Macron, moi et mon équipe… », confirme Valls aujourd’hui, en revisitant cette période de haute tension.

Tout est réuni pour la catastrophe à venir. Ambiance délétère, ambitions personnelles, conflits idéologiques… La popularité de l’exécutif dégringole un peu plus, y compris celle de Valls. Ayrault tente une médiation. Le 25 février 2016, à Buenos Aires, il coince Hollande dans sa berline présidentielle.

« Ça ne va pas du tout, la loi. Ça va mal se terminer !, lui dit-il.

– Pourquoi tu me dis ça ?, demande le président.

– Tout ce qu’on a fait ensemble, la méthode du dialogue social qu’on a inventée… Tu fais tout le contraire !

– Que faut-il faire ?

– Reprends tout, remets les partenaires sociaux dans la boucle. »

« On va à la catastrophe »

Le voyage argentin est pollué par la loi travail. Cambadélis, patron du PS, s’y met aussi. Il déclare qu’en l’état il aurait du mal à voter ce texte. Coup de fil de Valls. « A quoi tu joues ? Tu veux mettre le parti sur la ligne des frondeurs ? », lance le premier ministre. « Tu descends d’un étage ! Tu m’as consulté ? Non ! Donc, je dis ce que je pense », rétorque Cambadélis. Dans la foulée, le patron du PS appelle Hollande, toujours coincé dans la pampa. « On va à la catastrophe, le prévient-il. On ne peut pas affronter cette loi avec les syndicats réformistes contre nous. » Ministre de l’environnement, Ségolène Royal brûle de s’en mêler. « Ils ont raison sur le fond, les frondeurs, tance-t-elle aujourd’hui. La plupart d’entre eux étaient sincères. Cela aurait été intelligent de prendre ça comme une alerte. C’est ça, l’exercice du pouvoir ! »

A cette période, elle déjeune à l’Elysée avec François Hollande et leur fils Thomas, avocat engagé, et tente de convaincre le président des dangers de la loi. « La réponse est : “Je vais le dire à Valls” », se souvient-elle. Elle essaie aussi d’aider Myriam El Khomri : « Elle n’est pas équipée, une victime collatérale abominable de tous ces hommes. Je lui ai dit : “Tu n’as que des hommes autour de toi, ils se servent de toi, ils s’essuient les pieds sur toi, tu vas ressortir exsangue. Sors-toi de là.” Ça lui est aussi monté à la tête. Ils ont chargé la barque… »

Le président reçoit quelques frondeurs, dans l’espoir de les amadouer. A la mode « hollandaise ». C’est-à-dire qu’il les écoute, à défaut de les entendre, les rassure, les entoure d’une ouate verbale… « Il a une extraordinaire capacité à parler la langue de celui qui est en face de lui, témoigne Cambadélis. Pour un peu, il vous donnerait des conseils, même si vous êtes frondeur ! » Le patron du PS joue alors les « casques bleus ». Il lance aux contestataires qu’il reçoit : « Valls se sert de vous, et vous vous servez de Valls. On va tous mourir ! »

« Une défaite morale »

Le résultat ne se fait pas attendre : des manifestations de très grande ampleur, émaillées de violences qui plus est. « Cette loi est une défaite morale, martèle aujourd’hui Benoît Hamon, devenu à l’époque le boss des frondeurs. C’est un truc terrible, la fin de la gauche sociale et la victoire de l’indifférence sociale. Je ne leur reproche pas d’être ce qu’ils sont ; le reproche que je leur fais, c’est de continuer à se dire de gauche. En fait, on était un gouvernement de grande coalition ! » Simple député, il organise la bataille contre la loi honnie.

« J’ai choisi la loyauté à mes idéaux », tranche Filippetti

Aurélie Filippetti est aussi de la partie. « J’ai voté selon ma conscience à l’Assemblée, dit-elle. On ne se sentait pas traîtres à la discipline de groupe car nous étions fidèles à la campagne de 2012, dans laquelle il n’y avait pas la loi travail, le contraire, même ! On est cohérents, j’ai même vu une députée socialiste en larmes, à propos de Hollande : “Pourquoi il fait ça… ?” » Déloyale, elle ? « J’ai choisi la loyauté à mes idéaux », réplique Filippetti.

Le 10 mai 2016, inévitablement, Manuel Valls décide de recourir, une nouvelle fois, à l’article 49.3, entraînant une vive réaction des opposants de gauche : 56 députés signent une motion de censure indiquant que « cette loi comporte un risque grave d’atteintes aux droits des salariés et à notre modèle social ». Parmi eux, 28 députés socialistes. Cette fois, la rupture est totale, et inédite : la motion de censure contre son propre camp. A l’Elysée, Hollande s’emporte, devant nous, quand Valls lui lit au téléphone la liste des signataires de la motion. Des renégats, à ses yeux.

Adoption à la hussarde

Hamon, comme Filippetti et 26 autres parlementaires du PS, déclare donc la guerre au gouvernement. C’est l’indiscipline de groupe. Certaines figures situées à gauche du parti résistent toutefois à l’appel à la désobéissance. Delphine Batho, par exemple. « Je ne me range pas parmi les frondeurs. Ils ne sont pas écologistes, pas féministes, et dans une stratégie d’affrontement qui mène à une impasse. Ils ont défendu des idées d’arrière-garde », lâche l’ancienne ministre de l’écologie. « Je n’ai pas signé la motion de censure, assume aussi Germain. Je suis basique. Ça voulait dire faire revenir le camp d’en face. »

La preuve, selon Le Foll, que les frondeurs auraient pu être rattrapés in extremis. « On est passé au Kärcher ou au chalumeau sur ceux qui avaient voté pour nous, dit-il. Valls a une responsabilité. Comme premier ministre, il a tendu les relations. Si on avait été un peu moins rentre-dedans, on aurait fini par en décrocher. » Ayrault aboutit au même constat : « Les députés, il fallait les respecter. Je ne les ai jamais brutalisés, je sais comment ça fonctionne, un député. Valls est arrivé, il était d’une extrême violence. » Quant à Hollande, il a semblé sous-estimer le danger. « Il ne voyait pas les risques, opine Ayrault. Il pensait que tout cela allait être bénéfique. Mais la loi El Khomri, c’est du lourd, c’est une inflexion, et une tonalité politique. La gauche ne s’y retrouvait plus. Valls a toujours été à droite du PS. »

« Il fallait leur lâcher quelque chose, analyse Moscovici. Et pas leur dire : “Vous êtes des merdes, on va vous taper dessus et on va faire un 49.3” »

Commissaire européen depuis novembre 2014, Pierre Moscovici, ministre de l’économie de Jean-Marc Ayrault, pense aussi qu’il y avait mieux à faire dans la gestion des « dissidents » : « Il fallait leur lâcher quelque chose. Et pas leur dire : “Vous êtes des merdes, on va vous taper dessus et on va faire un 49.3.” Entre les frondeurs et le gouvernement, il y avait juste une différence de curseur. Cinq milliards d’euros. »

Le 5 juillet 2016, la loi travail est adoptée à la hussarde par l’Assemblée nationale. Via le 49.3. Tout le monde y a laissé des plumes. Les syndicats, Hollande, Valls… Mais aussi les frondeurs eux-mêmes, vaincus et affublés de l’étiquette de « traîtres », même si, pour d’autres, ils feraient figure de héros. « Sur le podium, ils sont nombreux à avoir trahi. Mais eux, je leur en voudrai toujours », lâche Bernard Poignant, ancien conseiller de Hollande à l’Elysée. « Ils ont détruit le PS, assène Le Guen. Ils ne sont plus rien. Une déroute absolue. » De fait, la plupart de ces députés récalcitrants ont disparu du champ politique. « Je n’ai pas de regrets, affirme Jean-Marc Germain, désormais secrétaire national au PS. J’ai vraiment pensé qu’on allait faire évoluer les mentalités. Si Hollande nous avait vécus autrement que comme des emmerdeurs, ça lui aurait rendu service. »

Cette histoire, finalement, n’est pas si moderne. Shakespeare déjà s’interrogeait : « Y a-t-il plus de noblesse d’âme à subir la fronde (…) ou bien à s’armer contre une mer de douleurs et à l’arrêter par une révolte ? » Quatre siècles plus tard, la réponse n’est toujours pas connue.

Source: Le Monde

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