AFRIQUE & MONDE

François Hollande, la faute originelle

Et en plus, il pleut. Ambiance lugubre, à Ivry-sur-Seine (Val-de-Marne), ce 5 juin au soir. De grosses gouttes fendent la grisaille pour s’écraser sur la verrière, au premier étage du nouveau siège du Parti socialiste, situé au fond d’une petite cour anonyme qui se révèle être un parking d’entreprise. Une voie de garage, plutôt. Le parti de Jaurès, détenteur de tous les pouvoirs en 2012, est donc devenu cette PME banlieusarde que même le GPS du chauffeur Uber ne parvient pas à localiser. Rayé de la carte, ou presque.

« Une forme de facilité, de paresse intellectuelle a gagné la gauche, qui nous a amenés à être des gestionnaires, observe Olivier Faure. Ce qu’on a perdu dans ce quinquennat, c’est une forme de fiabilité »

En ce début de soirée, les bureaux vitrés semblent déserts, plongés dans une semi-obscurité. Tel un fantôme, Olivier Faure surgit. Voilà un peu plus d’un an, depuis son élection comme premier secrétaire, qu’il traîne le boulet socialiste. « Je suis devenu l’homme-sandwich du PS, dit-il drôlement. Les gens ne savent plus à quoi rattacher le socialisme. » Un sourire timide, et le nouveau patron de ce qui reste du parti s’attaque au bilan de François Hollande. A sa manière, effacée mais ferme. « Une forme de facilité, de paresse intellectuelle a gagné la gauche, qui nous a amenés à être des gestionnaires, observe-t-il. Ce qu’on a perdu dans ce quinquennat, c’est une forme de fiabilité. » Et le procureur Faure de conclure son réquisitoire par cette formule, sans appel : « Je considère qu’il y a eu des moments de trahison, oui. »

Trahison. Le mot est lâché. Faure l’avait déjà utilisé, en janvier, au moment de dresser l’inventaire du quinquennat. « J’ai détesté le terme de “trahison”, et je lui en veux », réagit Michel Sapin, ancien ministre et désormais conseiller de l’ancien président Hollande. Lui préfère parler d’« erreurs graves ». Question de sémantique.

« Le changement, c’est maintenant »

A en croire ses contempteurs au sein du PS, et il n’en manque pas, François Hollande n’a pas attendu le pacte de responsabilité, la loi travail ou la déchéance de nationalité – autant de motifs de rupture avec une partie de ses soutiens historiques – pour renier ses promesses. Les espoirs de la gauche, il les aurait douchés et enterrés dès ses premiers pas à l’Elysée, au printemps 2012. Faure se souvient du slogan, mille fois craché par les enceintes lors des meetings de la campagne présidentielle : « Le changement, c’est maintenant. » Lancinant et efficace. Il y a eu maldonne, à l’en croire : « Dans la tête de François Hollande, c’était le changement de président. Dans la tête des Français, c’était le changement dans leur vie. »

« Si on recherche les responsabilités, la principale va à Hollande, je le dis avec tristesse », lâche Jean-Marc Ayrault

Si les caciques du PS ont, dans l’ensemble, une vision très négative d’un quinquennat qui a tant désespéré le fantasmé « peuple de gauche », ils ne se privent pas d’en imputer l’essentiel de la faute au seul François Hollande, bouc émissaire bien commode de tant de renoncements collectifs. Même ceux dont l’ex-président se sentait proche en font désormais leur souffre-douleur. « Si on recherche les responsabilités, la principale va à Hollande, je le dis avec tristesse », lâche ainsi Jean-Marc Ayrault, premier ministre de 2012 à 2014.

Constat similaire pour François Rebsamen, l’ex-ministre du travail : « J’en veux davantage à Hollande. De ne pas s’être imposé. » L’éternel conseiller de l’ombre Julien Dray l’exprime avec d’autres mots : « Hollande porte une responsabilité importante. Quand tu lis son livre [Les Leçons du pouvoir, Stock, 2018], il a raison sur tout, et c’est la faute des autres ! Ce n’est pas vrai. » Jusqu’à son ex-compagne, Ségolène Royal, assassine : « Hollande a trahi plus que Macron ! Déjà sur le plan personnel… » Apparemment, en politique aussi, la parole se libère.

« Mon véritable adversaire, c’est le monde de la finance »

Et si la genèse de cette désillusion générale remontait au mois d’octobre 2011 ? Cinq mois après le choc de la brusque mise hors course, dans un hôtel new-yorkais, du favori, Dominique Strauss-Kahn, François Hollande emporte la primaire face à Martine Aubry, la patronne du PS. C’est lui, le « Petit Chose » du parti, dénigré depuis toujours dans son propre camp, qui défiera Nicolas Sarkozy en 2012. « On s’était réunis un dimanche à Neuilly-sur-Marne [Seine-Saint-Denis], quinze jours après sa victoire, se souvient Rebsamen. Il y avait les fidèles, une quinzaine… On vote à l’unanimité pour qu’il n’y ait pas d’accord avec les Verts et que les circonscriptions [en vue des législatives] soient réservées par nous, et pas par Martine AubryHollande s’en foutait. Il nous dit : “Oui, oui, c’est la position qu’il faut avoir.” Et dès qu’il arrive à Solférino [le siège parisien du PS à l’époque], il s’incline devant Martine. »

« Le ver est dans le fruit, estime Manuel Valls. Hollande ne fait pas le ménage, il accepte le nombre des candidats imposés par Aubry »

Il faut dire que cet homme-là abhorre les conflits, encore plus, peut-être, qu’il déteste Martine Aubry. « Le ver est dans le fruit, estime Manuel Valls, qui fut lui aussi son premier ministre. Hollande ne fait pas le ménage, il accepte le nombre des candidats imposés par Aubry, il a réussi à sauver Olivier Faure, et c’est tout. » De toute façon, le président pense que la victoire emportera tout sur son passage, et que son intelligence tactique fera le reste. « Il s’est cru plus habile que les autres, gronde Rebsamen. C’est son défaut. Je lui ai pourtant dit : “L’habileté n’est pas une politique en soi.” Il m’a répondu, comme toujours : “Oui, tu as raison”… » Dans un soupir, « Rebs » lâche : « Des erreurs, il y en a eu beaucoup… »

Des instants de félicité, aussi, parfois, comme ce meeting du Bourget (Seine-Saint-Denis), au nord de Paris, le 22 janvier 2012. Hollande semble alors habité, en lévitation, et prononce la fameuse phrase qui lui collera ensuite à la peau, tel un créancier insistant que l’on croise tous les matins. « Mon véritable adversaire, c’est le monde de la finance », martèle-t-il dans un discours emporté et fiévreux. La gauche en est toute retournée ; elle s’est trouvé un héros. C’est le début d’un immense malentendu. « Moi qui le connais depuis perpète, ce n’est pas lui, ce ne sont pas ses mots, assure l’ancien premier secrétaire du PS, Jean-Christophe Cambadélis. Il était transcendé ce jour-là. Lui qu’on a toujours méprisé, dont on a toujours pensé que c’était un Mister Nobody… D’ailleurs, il y a un moment de grâce quand il descend de la tribune : il m’embrasse ! »

« Notre projet a gagné, pas notre candidate »

Au Bourget, il n’y a plus que des convertis. « J’ai une grande satisfaction, notre projet a gagné, pas notre candidate », se souvient Jean-Marc Germain, un proche d’Aubry. « On est ressortis totalement regonflés du Bourget. Je me revois faire du porte-à-porte ensuite, comme un fou, adhérant presque au candidat Hollande ! », se rappelle pour sa part Emmanuel Maurel. « Mais Hollande est un cynique, un vrai », précise aussitôt le député européen, passé depuis chez les Insoumis.

« Est-ce que j’ai cru qu’on allait être les ennemis de la finance ? Pas une seconde. Mais ça fait plaisir à entendre ! », confie Benoît Hamon

Benoît Hamon se souvient aussi avoir savouré l’instant : « Est-ce que j’ai cru qu’on allait être les ennemis de la finance ? Pas une seconde. Mais ça fait plaisir à entendre ! » Quoique sceptique au départ – et un peu envieux –, Pierre Moscovici, futur ministre, se prend à y croire. Il déchantera vite. « Je n’ai franchement aucune forme d’admiration pour lui, lâche-t-il à propos de Hollande. Le seul moment où j’ai cru en lui, c’était pendant la campagne. Je me suis dit : “La chrysalide fait sa mue, il va être un bon président.” Je me suis trompé… »

Ségolène Royal se triture les méninges lorsqu’on lui rappelle la fameuse tirade sur la finance : « Je ne sais pas si cette phrase est de lui… Je me demande même si ce n’est pas une reprise de mes discours de 2007 ! Aquilino Morelle m’a beaucoup repompée, c’est un spécialiste de ça », glisse-t-elle à propos de l’ancienne « plume » de Hollande. Ironique, elle ne ménage pas son ancien compagnon : « Hollande a dû avoir peur en la prononçant, genre : “Ça fait gauchiste, je fais du Mélenchon, c’est pas mon truc !” Ce n’est pas ce qu’il pense intimement. Il était exalté. »

Surenchère à gauche

Porté par ce candidat euphorique, le PS conquiert l’opinion. Hollande, lui, se sent pousser des ailes, au point de grimper sur une fourgonnette sur le site industriel menacé de Florange (Moselle), de donner des gages de gauchisme, et même d’inventer une taxe à 75 % pour les super-riches à laquelle personne ne croit dans son entourage… « Honnêtement, c’était une connerie, je suis le seul à le lui dire. Mais c’était un moment où Mélenchon montait… », rapporte Moscovici. « Ça ne correspond pas à son identité, à ce qu’il pense profondément », renchérit Ségolène Royal.

« Qu’est-ce qu’on retient d’une campagne ? On retient des formules », nous avouera François Hollande en avril 2015

Mais il faut vaincre, quitte à verser dans la surenchère. Survolté, le candidat Hollande sème les graines du succès qui sont également les germes de la trahison et, in fine, de l’échec. « Une campagne est toujours dans une forme d’outrance, nous avouera-t-il en avril 2015*. “La finance, c’est mon adversaire, elle n’a pas de visage”, etc. L’outrance… Mais qu’est-ce qu’on retient d’une campagne ? On retient des formules. » Qui vous poursuivent, et vous marquent parfois au fer de la félonie idéologique.

Hollande est élu sur une promesse, qui se révélera être une posture et une imposture à la fois : changer le cours des choses, la destinée de la France, le fonctionnement de l’Europe, la marche du monde, même… « On veut le dominer, le système, on ne le change pas ! » Voilà en réalité le fond de sa pensée, qu’il nous livrera un soir de décembre 2015. C’est ainsi : le réaliste Hollande a toujours été allergique à l’utopie.

La faute vis-à-vis de Martine Aubry

Quand vient le moment de nommer un premier ministre, son choix se porte sur le malléable Ayrault, et surtout pas la revêche Aubry. Le 7 mai 2012, lendemain de son élection, il se rend à la questure de l’Assemblée nationale, où il rencontre la maire de Lille. « Je suppose que je ne te propose rien ? Parce que tu aurais pu être numéro un bis, avec un grand ministère », lui lance-t-il. « Tu ne peux pas avoir deux premiers ministres, répond-elle. Si je suis derrière Jean-Marc Ayrault, il n’aura pas d’autorité sur ses ministres. »

« Il aurait dû prendre Aubry comme premier ministre, estime François Rebsamen. Je le lui ai dit. Il m’a répondu : “Ce sera une cohabitation, tout de suite.” Ils ne s’aiment pas »

Valls le dit aujourd’hui, sur le plan purement politique, le péché originel est peut-être là : l’incapacité de Hollande à faire fi de ses préventions personnelles pour nommer Aubry à Matignon. « C’était la logique, insiste Valls. Mais… ça ne pouvait pas marcher entre eux : elle le méprise, et lui ne supporte pas de lui parler. » Rebsamen en convient à son tour : « Il aurait dû prendre Aubry comme premier ministre. Je le lui ai dit. Il m’a répondu : “Ce sera une cohabitation, tout de suite.” Ils ne s’aiment pas. »

De toute façon, pour paraphraser Brassens, au village socialiste, sans prétention, la maire de Lille, qui n’a pas souhaité répondre au Monde, a très mauvaise réputation. « Quand Aubry parle des gens, elle ne dit que du mal », assure Ségolène Royal. « C’est presque pathologique, abonde l’ancienne ministre Marisol Touraine, elle dit aussi du mal des gens pour qui elle a de l’affection ! »

Ayrault le mal nommé

Voici donc l’intègre Ayrault catapulté à Matignon. Ayrault et sa ligne molle, encore moins considéré que Hollande au PS, c’est dire. Ayrault le mal nommé, dans les deux sens du terme, pour une gauche en manque de démiurge charismatique depuis la chute de DSK. « Il était loyal mais n’avait pas les capacités », tranche Moscovici. « Ayrault ? Un sale bonhomme, un type sans affect, qui ne manage pas, rancunier, ne promotionnant pas les jeunes, les considérant tous comme des rivaux », assène Valls. Qui ajoute : « Hollande se met dans la nasse avec le choix du premier ministre. »

Si, à la différence de la droite, la gauche se déchire d’abord sur l’idéologie, les guerres d’ego ne lui sont pas étrangères. Que d’arrière-pensées camouflées, d’aigreurs refoulées, de mépris additionnés autour de la table des premiers conseils des ministres. Chaque mercredi matin, Benoît Hamon, jeune ministre délégué à l’économie sociale et solidaire, observe les attitudes des uns, les ricanements des autres. « Il y en a au moins cinq ou six qui pensent être meilleurs qu’Ayrault, décrit-il. Quand Ayrault s’exprime sur l’actualité internationale, il faut voir les yeux qui tombent de Fabius… C’est Fabius, ça se voit sur sa gueule. »

« Tu te prends pour Mitterrand, lance un jour Rebsamen à Hollande. Mais il y a une différence essentielle : il était fidèle en amitié, lui »

Et puis, les très proches de Hollande ne reconnaissent plus leur champion. Rebsamen s’était préparé depuis si longtemps pour le ministère de l’intérieur… Or c’est Valls qui en hérite. Vexé, le maire de Dijon refuse tout autre strapontin et s’en ouvre à ses amis sénateurs socialistes. L’un d’eux, François Patriat, rit jaune : « L’autre, résume-t-il à propos de “Rebs”, on lui propose tout, il ne veut rien. Et moi, je veux tout et on ne me propose rien ! » Deux déçus pour le prix d’un. Et Rebsamen n’a toujours pas digéré, sept ans après : « On dit que Valls a été un bon ministre de l’intérieur. Je pense exactement l’inverse. » Il affirme avoir dit ses quatre vérités à Hollande : « Tu te prends pour Mitterrand, lui lance-t-il un jour. Mais il y a une différence essentielle : il était fidèle en amitié, lui. » Allez gouverner sereinement le pays dans ce contexte…

« Très bon tacticien, mais pas stratégique »

Ayrault se sait moqué, ignoré, contourné. « Il patauge dans la semoule », se souvient Rebsamen. Et le président ne l’aide pas. « Le premier gouvernement Ayrault, c’est la dream team de Hollande, relève Moscovici. La somme de talents : Taubira, Montebourg, Touraine, Fabius, Pellerin, Hamon… Et il transforme cela en merde ! Avec Hollande, il n’y avait ni autorité ni responsabilité. » Pourtant, à en croire Ayrault, « quand vous relisez le discours du Bourget, il y a tout ce qu’il faut pour construire le récit du quinquennat. Mais il ne l’a pas fait. Hollande a bricolé pour se rattraper aux branches… »

En témoigne le pacte budgétaire européen, que le candidat socialiste avait promis de renégocier en privilégiant la croissance et l’emploi. Souvenez-vous : l’adversaire, c’est la finance. A peine installé à l’Elysée, il décolle pour Berlin, le 15 mai 2012. Dans l’avion, ses conseillers, dont un jeune secrétaire général adjoint du nom d’Emmanuel Macron. Le député Maurel narre un échange étonnant, que lui a rapporté ce même Macron au retour : « Les conseillers sont dans l’avion pour Berlin, ils arrivent vers le président en disant : “Pour la renégociation, on va faire comme ça, voilà ce qu’on va proposer…” Et Hollande leur répond : “Non, non, il n’y aura pas de renégociation.” Et il va essayer de dealer un truc à côté… La douche froide. »

« Hollande, tout d’un coup, il prenait sa feuille et faisait ses petits calculs », se souvient Jean-Marc Ayrault

Du Hollande pur jus. Secret, indéchiffrable, cloisonnant à l’extrême, sans ligne directrice apparente. « Hollande prend les vagues, commente Royal. Il met des petites briques. Il est très bon tacticien, mais pas stratégique. Et puis ce n’est pas un combattant, il ne va pas prendre le risque. » Le premier occupant de Matignon est bien placé pour en juger. « Hollande est toujours sur la réserve quand il s’agit de porter un discours idéologique », regrette Ayrault. Il a cette image en tête : « Hollande, tout d’un coup, il prenait sa feuille et faisait ses petits calculs. » Or l’arithmétique ne fait pas une politique.

Octobre 2012, les premiers frondeurs

Très vite, les lendemains déchantent, les ministres avec. Aurélie Filippetti, à la culture, bataille pour conserver son budget : « Je me prends une baisse de 4 %, raconte-t-elle. Et Hollande me dit : “Si je fais une exception pour la culture, que vont dire les autres ?” Sauf que la culture est une question identitaire pour la gauche. Il n’a pas respecté la phrase du Bourget, c’est tout le problème. Petit à petit, je découvre qu’il est très bienveillant vis-à-vis du monde de l’argent, comme avec [le grand patron] Marc Ladreit de Lacharrière parce qu’il possède une agence de notation [Fitch]»

« Il a horreur de se laisser enfermer dans une théorie. Sur tous les sujets, il prend les vagues », analyse Manuel Valls

Valls n’a pas oublié ce discours sur l’islam et la laïcité que le candidat Hollande devait prononcer ; le lieu était même choisi, la mairie du 20e arrondissement de Paris : « Il nous dit : “Très bon discours, on fera ça la semaine prochaine.” Puis la suivante. Et on ne le fera jamais. » « Il a horreur de se laisser enfermer dans une théorie. Sur tous les sujets, il prend les vagues », analyse encore Valls, recourant sans le savoir à la même métaphore que Ségolène Royal.

De fait, tous dépeignent un Hollande en surfeur madré. Un joueur d’échecs, aussi, avec l’intelligence de la situation, mais à un ou deux coups seulement, là où les meilleurs stratèges prévoient une bonne dizaine d’offensives ou de parades à l’avance. Le chef de l’Etat néglige sa majorité politique, oublie de la cajoler. Les frondeurs font leur apparition lorsqu’il s’agit de ratifier le pénible compromis obtenu par Hollande auprès d’Angela Merkel.

Il n’y a donc pas eu de renégociation et, le 9 octobre 2012, vingt-neuf députés socialistes refusent de voter le pacte. L’amorce d’une rébellion. Non sanctionnée. « François Hollande a été un homme d’Etat tout à fait honorable, et un chef politique absolument minable, lâche Pierre Moscovici, alors ministre de l’économie et des finances. Incapable de diriger une équipe. Les années que j’ai vécues à Bercy ont été les pires de ma vie professionnelle. Il avait organisé le ministère avec sept ministres, dont six qui n’avaient rien à faire, si ce n’est parler ! Montebourg me mordait sans arrêt les mollets, capable de dire absolument l’inverse de ce que nous faisions. »

Désordre et impunité

Cacophonie à tous les étages. Avec un président insaisissable. Moscovici ose évoquer, sur France Inter, un « ras-le-bol fiscal » ? « François me dit : “Je t’ai entendu ce matin, c’est comme ça qu’il faut parler”, se rappelle-t-il. Ce qui ne l’a pas empêché, trois jours plus tard, de me le reprocher. Les bonnes nouvelles étaient pour lui, les mauvaises pour moi. Et après il me disait : “Tu n’imprimes pas !” Un calvaire… »

« La raison de l’effondrement du quinquennat, c’est la désinvolture, s’acharne Ségolène Royal. Personnelle, cela va de soi, mais aussi la désinvolture politique »

Il règne une forme de désordre, doublé d’un sentiment d’impunité, dans ce vaste capharnaüm gouvernemental, et les Français s’en rendent bien compte. « C’est au président de dire à Hamon : “Il faut que tes amis votent le pacte européen, sinon tu n’es plus au gouvernement”, s’agace Ayrault. Il a eu l’autorisation que ses amis votent contre ou s’abstiennent. Moi, je n’étais pas d’accord. C’est un problème de fonctionnement politique. » Le reste est à l’avenant. « La raison de l’effondrement du quinquennat, c’est la désinvolture, s’acharne Ségolène Royal. Personnelle, cela va de soi, mais aussi la désinvolture politique. »

Très vite, les couacs se multiplient. L’été 2012 est pourri. Pour reprendre la main, Hollande, qui lui non plus « n’imprime pas », va prendre un risque, non calculé. Au journal de 20 heures de TF1, le 9 septembre 2012, il promet d’inverser la courbe du chômage « d’ici un an ». A l’Elysée, devant l’écran de télévision, ses conseillers se regardent, médusés. Ils n’étaient pas au courant. En fait, personne ou presque ne l’était ! A Matignon, Ayrault lui-même n’en revient pas. « J’étais devant mon poste de télé, je n’avais pas été associé, se remémore-t-il. J’ai senti tout de suite que c’était catastrophique. »

Il appelle Hollande juste après : « Pourquoi tu as dit ça ? Moi, j’aurais pu le dire, mais toi ? Ce n’est pas réaliste, on prend un risque énorme. » Hollande écoute. Ne dit mot. Pour lui, l’économie, c’est d’abord de la confiance. Il faut rassurer, po-si-ti-ver. Or, Hollande, adepte de la théorie des cycles, s’est fourvoyé : la croissance est durablement atone. L’inversion – légère – de la courbe du chômage interviendra, mais en fin de quinquennat. Trop tard.

20 milliards d’euros pour les entreprises

« Il n’admet pas beaucoup les erreurs », juge dans une litote Ayrault. Qui conclut : « Quand on s’occupe de tout, ça finit par merder. » Idem au sein du PS. Hollande, à distance, tire encore toutes les ficelles. Et trouve le moyen de blesser une nouvelle fois Dray, son soutien de tous les instants. Septembre 2012. Il faut trouver un patron pour le parti, et Dray en rêve. « Hollande ne m’a jamais rien donné », se désole le créateur de SOS-Racisme. Là, il y croit. Les deux hommes se parlent.

« J’ai une bonne nouvelle pour toi, tu vas être content… lance Hollande.

– Ah !

– On va mettre Harlem Désir à la tête du PS.

– Drôle d’idée. Il a des qualités, mais ce n’est pas son truc.

– Il faut que tu l’aides…

– Je ne vais pas lui faire son goûter, il est grand !

– Ah… Mais tu devrais être content, c’est SOS-Racisme qui prend la tête du PS… »

Depuis, le temps a passé, mais Dray ne décolère pas. « Me dire ça, à moi ! La méchanceté de la phrase… Je ne sais même pas s’il se rend compte. Finalement, ce n’est pas un copain. »

L’année 2012 se termine en pente raide. Le 6 novembre, le chef de l’Etat annonce le pacte de compétitivité : 20 milliards d’euros de réductions d’impôts pour les entreprises. Nouveau coup de froid sur Solférino. Encore un reniement, estime l’aile gauche du PS, effondrée de voir l’homme du Bourget tendre ainsi la main au patronat. Tout juste intronisé, Harlem Désir convoque les cadres du parti le même jour. « Il était blême, raconte Maurel. Et il nous dit : “Dans vingt minutes, Hollande va annoncer une nouvelle politique économique fondée sur l’offre.” Tout le monde est stupéfait, ce truc a été décidé à trois ou quatre… »

Le psychodrame de Florange

Trois semaines plus tard, c’est le psychodrame de Florange. Les hauts-fourneaux disparaissent du paysage, en même temps que tout un peuple d’ouvriers. Arnaud Montebourg doit remiser ses rêves de nationalisation temporaire, pourtant encouragés par Macron. Il vocifère, menace de démissionner. « J’ai appelé Montebourg pour le calmer, se souvient Ayrault. J’ai peut-être eu tort, d’ailleurs, il serait parti et ce n’aurait pas été plus mal. Je l’ai au téléphone : quand il m’insulte, il est dans le bureau de Macron, avec Aquilino Morelle. » Un drôle de trio, face à un Ayrault désarmé. « C’étaient des manœuvriers, peste l’ancien premier ministre. Il aurait fallu que ce soit clair en haut. Hollande m’a juste dit : “Tu t’en débrouilles, du dossier.” J’ai payé cher en termes d’image. »

« Est-ce qu’il avait l’envergure ? Je n’ai pas la réponse, indique Stéphane Le Foll. Il n’a écouté personne. Pas moi, en tout cas. Il n’a jamais été capable de retourner vers son électorat »

2012, donc. « L’été pourri, les couacs, les affaires perso… C’est une catastrophe absolue, résume Valls. Absolue. Au fond, le quinquennat est plombé. Très vite, Hollande s’est posé la question : pour lui, la gauche n’est pas à la hauteur de la responsabilité du pouvoir. Mais il n’en tire jamais les conséquences. Jamais. » D’autres le feront pour lui. « Est-ce qu’il avait l’envergure ? Je n’ai pas la réponse. Il n’a écouté personne. Pas moi, en tout cas. Il n’a jamais été capable de retourner vers son électorat. » C’est Stéphane Le Foll qui parle. Maire du Mans, et conseiller de Hollande pendant si longtemps.

Mais cet électorat, l’a-t-il réellement trahi ? En mars 2016, devant nous, Hollande avait vivement réfuté cette accusation. « Le procès en trahison est aussi vieux que celui de la gauche de gouvernement, ça a toujours été instruit, assurait-il. De Léon Blum à aujourd’hui, en passant par François Mitterrand et Lionel Jospin, il y a toujours l’idée “Vous n’avez pas été jusqu’au bout de vos engagements, vous avez manqué”. C’est un procès qui est fait à la social-démocratie. Il y a une expression, “les sociaux-traîtres” : elle n’a pas été inventée depuis quatre ans, c’est vieux comme le débat à gauche ! Dès lors que vous acceptez les règles du marché, vous trahissez. »

Désabusé, Christian Eckert, ancien secrétaire d’Etat au budget, ne nie pas qu’au terme du quinquennat la déception a été au rendez-vous : « On a eu le sentiment d’accoucher d’une souris. On s’est fait un peu rouler. » Cruel sans même le vouloir, il rapporte cette interrogation formulée un jour devant lui par Hollande, alors en pleine préparation d’une interview post-quinquennat : « Quand on me reparle de cette phrase sur la finance – je sais que la question va m’être posée –, rafraîchis-moi la mémoire : qu’est-ce qu’on a fait contre la finance ? » Les questions, parfois, en disent plus long que les réponses.

Source: Le Monde.fr

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