SPORT

Football et décolonialisme. En Afrique du Sud, mettre hors jeu la ségrégation raciale

Après avoir développé ses propres championnats entre Noirs, le football s’est imposé en Afrique du Sud comme un vecteur d’auto-organisation militante pendant l’apartheid, et après comme un outil de lutte antiraciste, puis féministe.

En août 1959, le magazine culturel noir sud-africain Drum s’interroge dans ses colonnes : « Le football est devenu LE sport national des Sud-Africains non blancs. Pourquoi alors ne pas créer nous-mêmes notre propre ligue de football professionnel interracial ? » Trois mois plus tôt, la Confédération africaine de football suspendait l’affiliation de la Football Association of South Africa – fédération de football sud-africaine réservée aux Blancs – pour avoir présenté une sélection exclusivement blanche à la Coupe d’Afrique des nations de 1959.

La même année, les autorités footballistiques sud-africaines fondaient la National Football League, une ligue professionnelle de football interdites aux Noirs. L’instauration de l’apartheid en 1948 a légitimé la ségrégation raciale qui prévalait au sein du sport sud-africain. Les Blancs préférant pratiquer le rugby ou le cricket pour affirmer leur identité afrikaner, le football a été investi par les communautés noires, métis et indiennes du pays.

Mais le foot professionnel et la sélection sud-africaine doivent demeurer un bastion blanc. Comme l’affirme dès 1950 le ministre en charge des sports du premier gouvernement d’apartheid : « Le sport de haut niveau, symbole de la vitalité de notre jeunesse et de l’inébranlable volonté de dépassement et d’accomplissement de notre race, est et doit rester une activité blanche par excellence. Il se pervertirait autrement en se noyant dans un cosmopolitisme qui nous ferait perdre notre âme et dans lequel nous ne saurions de toute façon nous reconnaître. »

L’urbanisation du pays et la prolétarisation des non-Blancs au tournant des années 1930 a favorisé l’émergence au sein des townships d’une culture footballistique. Les footballeurs des ghettos noirs s’organisent alors en clubs, à l’instar des African Wanderers du township de Chatsworth près de Durban ou des Moroka Swallows, issus des townships de Soweto. La Johannesburg Bantu Football Association, fédération locale de football pour les non-Blancs fondée en 1929, rassemble quant à elle chaque semaine plus de 10 000 supporters.

Équipe des Africans Wanderers en 1956 (township de Chatsworth, près de Durban), premier club noir d'Afrique du Sud. © Faouzi Mahjoub/FIFA Museum
Équipe des Africans Wanderers en 1956 (township de Chatsworth, près de Durban), premier club noir d’Afrique du Sud. © Faouzi Mahjoub/FIFA Museum

 

Nés en 1937 dans le township d’Orlando East (Soweto), les Orlando Pirates deviennent un des clubs les plus populaires auprès des Sud-Africains noirs grâce à leurs succès sportifs et à leur style de jeu esthétique inspiré du marabi, une culture musicale née dans les shebeens, les bars clandestins des bidonvilles. « Les matchs importants du week-end sont l’objet de discussions dans les bus, sur les trottoirs durant l’heure du déjeuner, dans les longues files d’attente où les Noirs patientent des heures le matin et l’après-midi avant de pouvoir rejoindre leur destination, détaille le sociologue sud‑africain Bernard Magubane au début des années 1960. Les corvées quotidiennes sont temporairement oubliées. Les conversations abordent autant la forme physique respective de chacun des joueurs que la probabilité de gagner le prochain match ou l’évaluation sportive des rencontres précédentes. Toutes ces préoccupations footballistiques viennent alléger des conditions de vie difficiles. »

En septembre 1951, trois grandes structures de football, noire, métis et indienne, s’unissent pour créer une fédération multiraciale, la South African Soccer Federation. L’organisation dissidente regroupe 2 700 clubs et plus de 45 000 joueurs, soit quatre fois plus que son homologue exclusivement blanche. Face à ce pied de nez à la ségrégation raciale, le ministre de l’intérieur afrikaner Theophilus Dönges menace : « Il n’y aura pas de possibilité de voyage, ni d’aide gouvernementale pour les organisations sportives non européennes animées par de telles intentions subversives. »

Le massacre de Sharpeville du 21 mars 1960 signe la prise de conscience mondiale de la violence de l’apartheid en Afrique du Sud. Dans ce township de Vereeniging, une manifestation pacifique antiségrégation réprimée par la police provoque 69 morts et près de 200 blessés. De 1961 à 1963, l’autorité internationale du football, la FIFA, exclu de ses rangs l’Afrique du Sud pour son refus d’abolir la discrimination raciale sur les terrains comme dans les clubs.

Profitant de ce contexte et dans la lignée de ce que suggérait la revue Drum en 1959, une ligue professionnelle rassemblant Noirs, Métis et Indiens est fondée dès la saison 1961-1962 à l’initiative de clubs non blancs comme les Cape Town Ramblers ou les Durban Aces United. Le Transvaal United, équipe issue d’un township de Soweto, gagne alors le premier titre de la dénommée South African Soccer League (SASL). Et à partir de 1962, les premières équipes féminines noires, telles les Orlando Pirates Women’s Football Club ou les Mother City Girls, apparaissent au sein de la ligue rebelle.

Durant ces années lugubres de l’apartheid, le calendrier des matchs de la South African Soccer League scande la vie festive et culturelle des townships. Les clubs sont dans ces ghettos des acteurs sociaux à part entière et organisent les événements familiaux comme les mariages ou les enterrements. Cependant, le gouvernement et la fédération de football sud-africaine blanche voient d’un mauvais œil le développement autonome de ce football interracial.

La South African Soccer League attirant les foules dans les stades publics, le régime raciste de Pretoria parvient à interdire aux municipalités de prêter leurs terrains. Le 6 avril 1963, à Johannesburg, des milliers de supporters découvrent devant les grilles du Natalspruit Indian Sports Ground un décret municipal annulant le match opposant le Moroka Swallows au Blackpool United. Footballeurs et public escaladent les grillages et remettent en place les poteaux de but initialement retirés. Bravant l’interdiction, la partie se déroule devant 15 000 personnes. Après cette impudence, une poignée de dirigeants de la SASL sont emprisonnés et l’organisation est dissoute en 1967.

La politique d’apartheid rime également avec la répression des organisations politiques implantées dans les townships. Au lendemain du massacre de Sharpeville, les deux principaux partis de libération noire, l’African National Congress (ANC) et le Pan Africanist Congress (PAC), sont déclarés illégaux. De nombreux militants sont condamnés sur la sinistre île prison de Robben Island, à l’instar de Nelson Mandela.

 

La seule image d'un match de la Makana Football Association à Robben Island. © DR
La seule image d’un match de la Makana Football Association à Robben Island. © DR

 

Tout comme la plupart des Noirs sud-africains, les détenus anti-apartheid sont des passionnés de football – Albert Luthuli, président de l’ANC de 1952 à 1960, était par exemple dirigeant de la Durban and District African Football Federation. Après trois années de réclamations et de pétitions auprès de l’administration pénitentiaire, les prisonniers politiques obtiennent la possibilité de jouer au football. En 1966, cinq détenus, Lizo Sitoto, Sedick Isaacs, Sipho Tshabalala, Mark Skinners et Anthony Suze, lancent la Makana Football Association, du nom du chef xhosa Makana Nxele, interné dans l’île en 1819 pour avoir combattu les forces coloniales britanniques.

Conçue comme une ligue de football à part entière, la Makana se conforme strictement au règlement officiel de la FIFA et est structurée en trois divisions, avec des entraîneurs détenus et un arbitrage rigoureux.

Les prisonniers construisent les buts avec des filets de pêche, drainent à la pelle le terrain de football et sculptent un trophée en bois. Le championnat de la Makana se déroule sur une saison de neuf mois. L’auto-organisation de la ligue par des centaines de détenus rythme le quotidien morne de Robben Island : du lundi au mercredi, les infractions aux règles durant les précédentes rencontres sont discutées tandis que le jeudi et le vendredi sont consacrés à la composition et à la stratégie de chaque équipe en vue du match du samedi.

Jusqu’en 1973, un suivi minutieux des résultats, cartons et suspensions est consigné. Les convocations et échanges donnent lieu à des courriers formels comme cette lettre du Manong FC aux administrateurs de la Makana Football Association : « Le bâtiment C étant verrouillé, nous devons vous informer que nos joueurs y résidant, au nombre de cinq, ne pourront participer au match face au Dynaspurs United et par la présente, nous vous demandons de repousser la date de la rencontre. »

Des élections ont été organisées pour choisir les dirigeants de la structure, comme Jacob Zuma, qui deviendra plus tard président de l’Afrique du Sud.  Un comité d’arbitrage a été créé et la rédaction de la charte constitutive de l’association a demandé des mois de débats passionnés. Au-delà d’une simple échappatoire, la Makana est aussi un outil d’éducation à la culture démocratique pour les prisonniers de Robben Island. En s’essayant à l’organisation collective d’activités sportives, les détenus militants de l’ANC et du PAC ont appris à transcender leurs divisions politiques face à l’oppression raciale du système carcéral sud-africain.

« Le football était un terrain d’entraînement dans tous les sens du terme. Les prisonniers impliqués dans la Makana savaient bien qu’un jour ou l’autre, l’Afrique du Sud deviendrait un pays libre, démocratique et multiethnique. L’administration du football leur a permis d’acquérir les compétences dont ils auraient besoin lorsqu’ils formeraient un gouvernement », explique Chuck Korr, professeur à la Western Cape University et auteur de More Than Just A Game : Football vs. Apartheid.

Le sillon de la résistance sportive à l’apartheid creusé par la South African Soccer League dans les années 1960 a perduré dans les années 1970-1980. Après la sanglante répression de la révolte de Soweto du 16 juin 1976 contre l’imposition de la langue afrikaans à l’école, la FIFA exclut définitivement la fédération sud-africaine de football. Et alors que le gouvernement continue de persécuter les militants anti-apartheid – Steve Biko, du Black Consciousness Movement, sera assassiné par la police en 1977 –, les matchs de football des townships financent clandestinement les partis de libération noire.

Créés en 1970 par Kaizer Motaung, un ancien joueur vedette des Orlando Pirates, les Kaizer Chiefs de Soweto survolent pour leur part le football noir sud-africain. Au plus fort de la répression, l’équipe, avec son slogan « Love & Peace » et son surnom de « Glamour Boys », offre une autre image du football professionnel noir, moins conflictuel et plus lucratif.

Les moyens financiers du club attirent ainsi en 1978 un premier joueur professionnel blanc, Lucky Stylianou, qui sera suivi par Peta Bala’c, Jingles Pereira et Jimmy Joubert. Ouverte aux équipes blanches à partir de la même année, l’africaine National Professional Soccer League est alors emportée en 1979, 1981 et 1984 par les Kaizer Chiefs qui, en transcendant les barrières raciales, devient l’équipe la plus populaire du pays.

Le démantèlement du régime d’apartheid, à partir de 1990, s’accompagne de la libération des prisonniers politiques de Robben Island et de la fin de la ségrégation raciale au sein du foot. Une seule et pluriethnique South African Football Association est alors créée en décembre 1991.

Un an après la victoire des Springboks en Coupe du monde de rugby, symboles de la « nation arc-en-ciel » triomphante, la sélection nationale et multiraciale des Bafana-Bafana (« Les Garçons » en zoulou) remporte en 1996 la Coupe d’Afrique des nations de football. Le capitaine de l’équipe, Neil Tovey, devient le premier joueur blanc à soulever le trophée africain.

Signe de l’assimilation de l’Afrique du Sud à l’industrie mondiale du football, le pays accueille en 2010 la première Coupe du monde de football sur le continent. Si l’organisation sud-africaine de l’événement planétaire est alors considérée comme un succès, ce Mondial sera plus tard entaché par des scandales de corruption et de détournement d’argent. La justice américaine révélera que des pots-de-vin ont été versés à la FIFA pour la décision d’attribution de la compétition.

Loin des affres de la corruption propre au foot-business, ce sont désormais les femmes sud-africaines qui perpétuent la pratique d’un football noir synonyme d’émancipation. Créé en hommage à Thokozani Qwabe, une footballeuse lesbienne assassinée en 2007 en raison de son orientation sexuelle, le Thokozani Football Club rassemble des joueuses noires du township d’Umlazi, à Durban. L’équipe LGBT s’est constituée en réponse aux fréquents crimes de haine à l’encontre des femmes lesbiennes ou transgenres en Afrique du Sud.

Dans la province de Limpopo, une des régions les plus conservatrices et afrikaners du pays au temps de l’apartheid, les Vakhegula Vakhegula (« Les Grand-mères ») sont devenues une institution. Ces femmes âgées de 60 à 80 ans chaussent les crampons chaque semaine. L’objectif de l’équipe : maintenir en bonne santé par le football les seniors des communautés noires dans ce territoire où l’accès aux soins demeure difficile. Les Vakhegula Vakhegula sont même venues en France lors du Mondial féminin 2019 affronter une sélection française créée pour l’occasion.

Cette Coupe du monde a par ailleurs vu pour la première fois l’équipe féminine d’Afrique du Sud fouler les pelouses en phase finale. Deux visages ont particulièrement retenu l’attention du public. La sélectionneuse Desiree Ellis, née dans la banlieue ouvrière noire du Cap, a longtemps a subi la ségrégation raciale et le sexisme. Ex-joueuse internationale, elle a été licenciée sans ménagement de l’épicerie où elle était employée pour être arrivée en retard après un match – à cause d’une panne du bus de la sélection nationale. « Pendant trois ans, j’ai été au chômage, je ne faisais que de petits boulots ici et là. C’était dur, mais je vivais mon rêve. Je finis par trouver un nouvel emploi tout en jouant en équipe nationale jusqu’à l’âge de 39 ans… », se rappelle Desiree Ellis, qui a été élue en 2018 meilleure entraîneuse du continent africain.

L’autre figure de la sélection sud-africaine a été sans conteste l’attaquante Thembi Kgatlana. Joueuse star de la dernière Coupe d’Afrique des nations féminines, la footballeuse a marqué le premier but de son pays avec une frappe enroulée qui a fait le bonheur de tous les passionnés de football. La jeune icône a grandi à Mohlakeng, un township de Johannesburg où elle organise chaque année un tournoi de foot féminin afin de soutenir les activités féminines noires de son quartier.

Originellement vecteur de lutte anti-apartheid, le football sud-africain se trouve aujourd’hui au croisement des luttes féministes et antiracistes. Comme le confiait Thembi Kgatlana en 2018 : « Avec le football, nous pouvons amplifier nos voix afin de faire connaître aux gens nos luttes et ce que nous vivons au quotidien. »

Source : Mediapart.fr

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