AFRIQUE & MONDE

En Libye, le jeu de go de Vladimir Poutine

Le Kremlin joue une partition subtile pour prendre pied dans ce pays d’Afrique du nord et négocier un compromis avec la Turquie engagée aux côtés des forces pro-gouvernementales.

Les Faits – Le groupe paramilitaire Wagner lié au Kremlin poursuit son redéploiement en Libye pour assurer le contrôle du croissant pétrolier aux mains du maréchal Haftar, ce qui exacerbe les tensions avec les Etats-Unis qui dénoncent l’implication de la Russie dans ce pays du nord de la Méditerranée.

En Libye, Vladimir Poutine avance masqué. Officiellement, aucune force conventionnelle russe n’est engagée dans les combats, contrairement à la Syrie. Mais, officieusement, le Kremlin utilise divers leviers d’influence militaire pour appuyer le maréchal Khalifa Haftar, l’homme fort de l’Est du pays. Il lui fournit des armes et a donné un feu vert au groupe paramilitaire Wagner contrôlée par l’homme d’affaires Evgeny Prigozhin. Ce proche de Poutine a engagé des mercenaires d’Europe de l’Est et, plus récemment, des combattants syriens, au profit de l’Armée nationale libyenne (ANL) du maréchal Haftar.

« Au cours des dernières années, le soutien de la Russie à l’ANL a été progressif, de l’impression de dinars libyens à la fourniture des mercenaires et du matériel militaire expédiés à travers l’Egypte et la Syrie », explique Aude Thomas, chargée de recherche à la FRS dans l’étude The Turkey-UAE race to the bottom in Libya : a prélude to escalation. Environ 2 000 à 2 500 Syriens sont actuellement engagés aux côtés de l’ANL.

En avril 2019, Wagner a soutenu l’offensive d’Haftar contre le gouvernement d’union nationale (GNA) à Tripoli avec l’appui des services russes de renseignement. Des cargaisons d’armes russes ont aussi transité par le Bosphore à destination du port de Benghazi, sous contrôle du maréchal Haftar.

Malgré ce soutien, l’ANL n’est pas parvenue à conquérir Tripoli. L’engagement de l’armée turque, qui a eu recours à d’autres supplétifs syriens, a permis aux forces pro-gouvernementales de la Tripolitaine de repousser l’offensive.

Ce qui a contraint l’ANL et ses parrains émirati, égyptien et russe à changer de tactique. Depuis juin, les mercenaires de Wagner se sont retirés du sud de Tripoli. Ils se sont installés sur la base aérienne d’Al Djoufrah et se sont redéployés pour sécuriser l’énorme gisement pétrolier de Sharara (exploité par la société espagnole Repsol) et le principal port d’exportation d’Es Sider. Ce port est la porte d’évacuation des champs voisins d’hydrocarbures appartenant en partie aux sociétés américaines Hess Corp. et ConocoPhillips Co.

Blocus. Or, le maréchal Haftar impose, à la demande de son partenaire émirati plus que russe, un blocus des exportations de pétrole en dépit des pressions américaines pour les redémarrer. But : assécher financièrement les forces pro-gouvementales. La production est à l’arrêt alors que 1,7 million de barils par jour étaient produits en tout début d’année.

« Après avoir repoussé les forces d’Haftar, le président Erdogan a voulu pousser l’avantage pour reprendre Syrte, Al Djoufrah et le croissant pétrolier, explique Jalel Harchaoui, chercheur au Clingendael Institute de La Haye. Mais Wagner a douché son euphorie même s’il reste une tentation de mener une offensive ». A Syrte, Wagner a organisé la défense de la ville à travers la mise en place de batteries antiaériennes, de quadrillage des quartiers par des snipers et de pose de mines en périphérie.

Le 15 juillet, le Trésor américain a étendu ses sanctions aux entités appartenant à Evgeny Prigozhin. « Nos renseignements reflètent une implication continue et inutile de la Russie et du groupe Wagner», a tweeté Heidi Berg, directeur du renseignement du Commandement américain pour l’Afrique. Le Pentagone a aussi dévoilé des photos satellites de mercenaires russes. Et le Département d’Etat menace de sanctions le maréchal Haftar, ancien agent de la CIA possédant la citoyenneté américaine et des actifs aux Etats-Unis.

Les ventes de pétrole sont assurées par la National Oil Company (NOC, entreprise étatique libyenne) et ses revenus sont redistribués, de manière très opaque, entre les différentes forces politico-militaires. Ce qui empêche Haftar de le vendre directement sur le marché international.

« En prenant le contrôle des puits, Wagner tape Tripoli au portefeuille, explique Igor Delanoë, directeur-adjoint de l’Observatoire franco-russe. Politiquement, cela pourra être utilisé pour infléchir la position du gouvernement d’union nationale (et celle de la Turquie) en vue de parvenir à une solution négociée au conflit. » Selon ce chercheur, cela permet aussi de contrôler une production pétrolière dont le premier client potentiel, au-delà du marché domestique libyen, est l’Europe.

« L’avenir de la Libye devrait se jouer entre la Turquie et la Russie alors que les sociétés turques et russes pourraient s’associer pour produire le pétrole libyen, confie Hassan Maged, fondateur de D&S Consulting. La Syrie est un dossier plus stratégique pour Moscou. Erdogan cherche à développer davantage son influence en Libye alors que la Syrie reste essentiellement un dossier de sécurité nationale. »

Source : L’Opinion.fr

Ajouter un Commentaire

Cliquez ici pour poster un commentaire