POLITIQUE

En Côte d’Ivoire, le clan Soro tente de s’organiser en l’absence de son chef

Sous le coup d’un mandat d’arrêt international, l’ex-rebelle et candidat à la présidentielle peine à lancer sa campagne

Bloqué sur la ligne de départ. En annonçant sa candidature à l’élection présidentielle ivoirienne prévue en octobre 2020, Guillaume Soro connaissait-il les risques qu’il prenait pour lui et pour ses partisans ? « Vous savez, j’ai déjà été arrêté cinq fois… Et si j’ai des ennemis puissants, n’oubliez pas que moi aussi je suis puissant », répondait-il en octobre 2019 au Monde Afrique. Trois mois plus tard, la situation est pour le moins compliquée pour l’ancien chef rebelle qui, à 48 ans, a déjà occupé quelques-unes des plus hautes fonctions de Côte d’Ivoire.

Empêché d’atterrir à Abidjan la veille de Noël, le 23 décembre 2019, après six mois passés à l’étranger, et contraint de faire demi-tour pour rentrer en Europe, il est désormais sous le coup d’un mandat d’arrêt international émis par la justice ivoirienne. L’ancien premier ministre et ex-président de l’Assemblée nationale est accusé d’avoir fomenté une « insurrection civile et militaire ».

« Créer une insurrection »

Ses proches ne sont pas plus épargnés : entre le 23 et le 31 décembre, 17 membres de son entourage, dont cinq députés, ont été arrêtés et écroués, la plupart pour « tentative d’atteinte à l’autorité de l’Etat » et « divulgation de fausses nouvelles en vue de créer une insurrection ». Amnesty International s’en est publiquement émue : dans un communiqué publié le 10 janvier, l’organisation non gouvernementale (ONG) conseillait au gouvernement ivoirien de « s’abstenir d’utiliser le système judiciaire pour persécuter des dirigeants de l’opposition et des dissidents ».

Les arrestations des « pro-Soro » sont intervenues au moment où ceux-ci devaient lancer les activités de la campagne de leur leader. « Ça n’est pas évident de se mobiliser, les responsables sont soit en prison, soit en exil. Sur le terrain en Côte d’Ivoire, il ne reste que des seconds couteaux », confie un proche de Guillaume Soro, lui-même à l’étranger dans l’attente d’une « amélioration du contexte politique et sécuritaire ».

Ses proches emprisonnés le 23 décembre ont, dans un premier temps, été regroupés à la Maison d’arrêt et de correction d’Abidjan (MACA), avant d’être, pour la plupart d’entre eux, dispersés un peu partout dans le pays. Officiellement, leur transfert était lié à la surpopulation carcérale de la MACA, mais pour Issa Doumbia, conseiller de Guillaume Soro, « les autorités voulaient éviter qu’ils se concertent en prison et prévoient des actions ».

Désormais orphelin de son leader et de ses responsables nationaux, Générations et peuples solidaires (GPS), le mouvement politique récemment lancé par Guillaume Soro pour conquérir le pouvoir, tente de s’organiser afin de poursuivre le « combat politique ». Aujourd’hui, les militants n’ont qu’un seul slogan à la bouche : « Résistance pacifique et politique ». Mais, pour « résister », encore faut-il pouvoir se réunir. Depuis le 23 décembre, le local qui servait de siège du GPS est surveillé par des policiers et interdit d’accès. Dans ce bâtiment qui jouxte l’ambassade des Etats-Unis, au cœur du quartier huppé de Cocody, « tous nos documents ainsi que le matériel informatique ont été saisis » précise Habib Sanogo, le porte-parole de la cellule Europe de GPS. Dans la foulée des arrestations, plusieurs domiciles des responsables du mouvement ont également été perquisitionnés.

Arrière-cuisines

Depuis lors, sur le terrain, le mouvement est plus discret. Aucun meeting ni rassemblement ne s’est tenu depuis la fin décembre. Anne-Marie Bonifon, la nouvelle responsable de GPS Côte d’Ivoire, se défend pourtant de toute cessation des activités du mouvement : « Il y a un temps pour tout, insiste-t-elle. Pour l’instant, on va à la rencontre des populations et on les écoute tout en préparant le retour imminent du président Soro. Ce n’est pas cette chasse à l’homme qui nous arrêtera. »

C’est sur Internet que la « résistance » fait le plus de bruit. Les partisans de GPS ont massivement investi les réseaux sociaux qu’ils alimentent chaque jour, afin de « contrer le monopole de l’information que s’est arrogé le pouvoir avec la RTI [la chaîne publique Radiodiffusion télévision ivoirienne] », explique Habib Sanogo. « On a dépassé les 100 000 adhérents en partie grâce à Internet. Aucun autre parti politique n’a gagné autant de membres en un laps de temps si court, ça montre l’engouement autour de notre campagne », affirme Affousiata Bamba Lamine, avocate et proche de Soro, sans qu’il soit possible de vérifier ce chiffre. S’il doute de sa véracité, le politologue Sylvain N’Guessan estime que le GPS n’aura pas de mal à trouver des militants et des sympathisants. « Guillaume Soro a géré la moitié de la Côte d’Ivoire pendant près de dix ans, rappelle-t-il. Le gouvernement ne peut pas effacer cela en une campagne de trois mois. »

Pour autant, juge M. N’Guessan, la campagne ne se joue ni sur les réseaux ni dans la rue, mais bien davantage dans les arrière-cuisines de la politique ivoirienne : « Entre le président Ouattara et Soro, c’est surtout une question d’ego. Tout cela peut se régler si l’un ou l’autre met sa fierté de côté. L’histoire politique ivoirienne est faite de revirements. »

Source: Le Monde