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AFRIQUE & MONDE

L’Afrique s’organise pour obtenir des vaccins anti-Covid

Après avoir relativement bien contenu la première vague de Covid-19, les États du continent africain cherchent à s’approvisionner en vaccins, malgré l’accaparement des doses par les pays riches.

Mi-janvier, le ministère de la santé du Sénégal a rendu public son plan vaccinal anti-Covid-19 : il prévoit de vacciner, à partir de mars et en deux mois, 90 % des cibles prioritaires (le personnel de santé, les plus de soixante ans, les personnes ayant des comorbidités et celles qui sont très exposées au virus), puis 90 % de la population restante d’ici au premier trimestre de 2022. Mais il faut maintenant trouver les vaccins.

Comme le Sénégal, les pays du continent africain misent en partie sur la vaccination, à l’exception de Madagascar qui a décidé pour l’instant de s’en passer en attendant de voir son « efficacité ». Jusqu’ici, ils ont plutôt bien géré la pandémie, qui a fait moins de dégâts qu’ailleurs grâce à la jeunesse de la population, une faible mobilité interne et externe, une réaction rapide des pouvoirs publics, lesquels avaient l’expérience de gestion d’autres pandémies, etc. Le continent, qui compte 1,3 milliard d’habitants, soit 17 % de la population mondiale, enregistrait fin 2020 un peu plus de 55 000 décès et 3,4 % des contaminations.

Le continent est toutefois confronté à une deuxième vague qui commence à enfler, avec de nouvelles incertitudes à la clé. « Le nombre de cas enregistrés semble être supérieur dans beaucoup de pays par rapport à la première vague », constate Yap Boum, basé à Yaoundé (Cameroun) et représentant Afrique d’Épicentre, la branche recherche et épidémiologie de Médecins sans frontières.

Le 21 janvier, le Centre de contrôle et de prévention des maladies (Africa-CDC) de l’Union africaine a tiré la sonnette d’alarme, affirmant que cette deuxième vague épidémique était pour l’instant plus meurtrière en Afrique : le taux de létalité actuel (2,5 %) dépasse la moyenne mondiale (2,2 %). « Si cette tendance se confirme et s’il apparaît des variants qui provoquent des formes plus graves, nos systèmes de santé auront cette fois du mal à faire face, s’inquiète Yap Boum. Dans ces conditions, nous devons bien nous préparer et avoir accès à des vaccins, un outil qui doit venir en complément de tout ce qui doit être mis en place. » C’est surtout l’Afrique du Sud qui est dans l’urgence : elle est le pays du continent qui a enregistré le plus de décès (26 735, à la fin décembre 2020) et elle fait face à une nouvelle souche du virus plus contagieuse que la première.

Un « pool d’achat »

Pour se procurer des vaccins, les États africains ont adhéré à l’initiative Covax, lancée par l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Ce dispositif, qui vise une distribution équitable, veut obtenir d’ici à la fin de l’année deux milliards de doses, permettant de vacciner 20 % de la population des 190 pays participants, la moitié étant destinée aux pays à faible revenu.

Dans ce but ont été créés un « pool » d’achat et un mécanisme financier, l’Advance Market Commitment (AMC, garantie de marché), alimenté en grande partie par l’aide au développement, pour payer les vaccins des pays à revenu faible, dont beaucoup sont africains. La majorité des doses seront livrées « au cours du second semestre de l’année, mais nous prévoyons de pouvoir fournir à chaque économie participante la première tranche – suffisante pour protéger environ 3 % de la population – au cours du premier semestre 2021. Ce processus pourrait commencer dès le mois de février », selon un porte-parole de l’Alliance du vaccin (Gavi), qui cogère le Covax.

Cependant, le Covax présente des limites : de grands pays, dont les États-Unis et la Russie, n’y participent pas, et les montants récoltés pour l’AMC sont pour l’instant insuffisants. Surtout, plusieurs de ses États membres, parmi les plus riches, n’ont pas suivi l’engagement de ne s’approvisionner que par son intermédiaire et ont passé commande directement auprès de laboratoires, au détriment des autres.

 

Au nord de Pretoria (Afrique du Sud), mi-janvier, un homme présentant des symptômes du Covid-19 est pris en charge dans une chambre d’isolation à pression négative, pour être transporté vers un hôpital. © PHILL MAGAKOE / AFPAu nord de Pretoria (Afrique du Sud), mi-janvier, un homme présentant des symptômes du Covid-19 est pris en charge dans une chambre d’isolation à pression négative, pour être transporté vers un hôpital. © PHILL MAGAKOE / AFP

 

Le système souffre aussi « d’un manque de transparence », déplore Nathalie Ernoult, directrice plaidoyer pour la campagne d’accès aux médicaments essentiels de Médecins sans frontières. « De quels vaccins les pays concernés bénéficieront précisément, quand et en quelle quantité, à quels prix ils ont été achetés : on ne sait pas grand-chose. On observe les pratiques habituelles de secret des affaires et on ne sait pas comment les investissements publics sont valorisés. Or, le Covax est un mécanisme qui a bénéficié de beaucoup d’argent public – l’Union européenne a fourni 500 millions d’euros. Ce à quoi on assiste contrevient aux grandes déclarations sur le “bien public mondial” », souligne-t-elle.

Le Covax publiera les prix d’achat des vaccins, mais une fois que ses négociations avec les fabricants seront terminées, explique l’Alliance du vaccin à Mediapart, précisant qu’elle a estimé le prix moyen par dose de vaccin à 10,55 dollars, ce qui inclut ses coûts de financement et de fonctionnement.

Puisque les pays riches ont égoïstement sécurisé la majeure partie des stocks de vaccins en les pré-achetant (souvent pour des quantités énormes dans des conditions très critiquées par l’OMS), et que le Covax leur donne peu de visibilité, les États africains, malgré leurs difficultés économiques, cherchent eux aussi des solutions en dehors de ce dispositif.

L’Union africaine a ainsi sécurisé 270 millions de doses de vaccins auprès de plusieurs fabricants. L’Afrique du Sud a conclu un accord avec le Serum Institute of India, qui produit le vaccin d’AstraZeneca, l’Algérie a acheté des doses du vaccin russe Spoutnik-V, expérimenté par la Guinée, le Maroc s’est en partie tourné vers le vaccin chinois de Sinopharm, auquel s’intéresse aussi le Sénégal, etc.

L’expérience du sida

Les États du continent ne manquent pas de capacités de réaction, tient à souligner le politiste et sociologue Fred Eboko, spécialiste des politiques publiques de santé en Afrique, en rappelant la manière dont certains s’organisèrent contre l’épidémie de VIH à l’époque où il n’existait pas de mécanisme d’appui international pour financer les traitements antirétroviraux : « Quelques pays africains ont fait comme ils ont pu dans des conditions difficiles pour obtenir des antirétroviraux, en signant des accords avec des laboratoires. »

Ce directeur de recherche à l’IRD (Institut de recherche pour le développement), et auteur de l’ouvrage Public Policy Lessons from the AIDS Response in Africa (Routledge, 2021), établit aussi un parallèle entre la situation dans laquelle se trouve l’Afrique du Sud et celle qu’elle a vécue lors de l’épidémie de VIH : « Non seulement elle était le pays le plus impacté au monde par le VIH, mais elle était aussi l’un des premiers pays et l’un des seuls à être touchés par le groupe C du VIH-1. Et elle a su faire face. »

Une démarche importante lancée par l’Afrique du Sud et l’Inde permettrait d’éclaircir l’horizon : les deux pays ont introduit une demande auprès de l’Organisation mondiale du commerce afin d’obtenir la levée, durant la pandémie, de certains droits de propriété intellectuelle pour les médicaments, vaccins, diagnostics et autres technologies anti-Covid. Lors de l’épidémie de VIH/sida, la déclaration de Doha avait reconnu le droit aux gouvernements de donner la priorité à la santé publique plutôt qu’à la protection des brevets.

Pour l’instant, la requête indienne et sud-africaine a été rejetée par les États-Unis, l’Union européenne, la Suisse, le Royaume-Uni, notamment. Mais les discussions ne sont pas terminées, indique Nathalie Ernoult. « Une centaine de pays ont signifié leur soutien à cette demande de levée des brevets pour tous les produits Covid. L’engouement pour cette initiative est proportionnel au désarroi des pays concernés, surtout pour certains vaccins », note-t-elle. Précisant que si l’idée était acceptée, comme l’espèrent de nombreuses organisations de la société civile, « il faudra qu’il y ait un transfert de technologies et un partage des connaissances ». Actuellement, sur le continent africain, l’Afrique du Sud et le Maroc auraient les capacités de production nécessaires pour fabriquer des vaccins.

Tous les vaccins ne seront pas adaptés au continent. « Celui de Pfizer est moins intéressant que celui de Moderna, par exemple, car l’un doit se conserver à -70 °C et l’autre entre 2 et 8 °C, souligne Yap Boum. Or l’accès aux supercongélateurs est limité : les pays du Nord qui en ont autant besoin que nous, voire plus, sont non seulement les premiers à avoir les vaccins mais aussi à avoir ces supercongélateurs. Même si on passait commande aujourd’hui, nous serions loin derrière. »

Outre la délicate question de la logistique, un autre problème va se poser : « L’acceptabilité des vaccins par l’ensemble des citoyens ne peut être considérée comme acquise. Il y aura un important travail à mener pour parvenir à un engagement communautaire », juge l’épidémiologiste.

Fred Eboko voit une opportunité pour les pays qui sont moins affectés par la pandémie, et donc moins dans l’urgence : « Ils peuvent négocier en connaissance de cause avec les fabricants, poser leurs conditions, ont le temps de réfléchir et la possibilité de dire aux laboratoires : “Si vous n’acceptez pas nos conditions, nous pouvons aller voir ailleurs.” » Il ajoute : « L’enjeu ne sera d’ailleurs peut-être plus le même dans quelques mois. Imaginons qu’un pays africain n’ait accès aux vaccins qu’en novembre : peut-être qu’à ce moment-là, il aura un recul suffisant et des réponses précises à toutes les questions que l’on se pose aujourd’hui. Sans oublier l’hypothèse qu’il arrive qu’une épidémie s’arrête. »

De son côté, Yap Boum espère que cette crise sanitaire poussera les gouvernements africains à enfin appliquer la Déclaration d’Abuja de 2001 qui fixe à un minimum de 15 % la part des dépenses publiques à consacrer à la santé. « Les infrastructures en termes de santé et de recherche sont actuellement manquantes dans beaucoup de pays parce qu’on n’a pas investi suffisamment. On récolte ce qu’on a semé. Nous avons maintenant l’opportunité de semer différemment », dit-il.

Source : Mediapart.fr