SPORT

Le foot français cherche des sous aux quatre coins du terrain

Au stade Geoffroy-Guichard à Saint-Etienne, le 8 mars. Photo Jean-Philippe Ksiazek. AFP

Touchés par la suspension du versement des droits télés à cause de l’arrêt de la Ligue 1, les clubs cherchent des sources de financement. Quatre pistes ont été explorées. «Libération» a pris connaissance d’un document confidentiel explorant l’une d’elles, qui a la préférence des décideurs du foot pro.

Confronté à la crise du Covid-19 et à l’annulation des matchs et des droits télés qui vont avec, le football professionnel français s’est lancé dans une course à l’échalote – l’argent – d’une immense complexité. Non pas que les sources possibles de financement soient rares, c’est même manifestement le contraire compte tenu de la pluralité des pistes suivies, mais il faut apprendre à penser «bien commun» dans un monde où tout, depuis les matchs jusqu’à la chasse aux joueurs sur le marché des transferts en passant par la captation du maximum de droits télés, concourt à une réflexion basée sur l’intérêt individuel de chacun. En privé, un dirigeant de L1 s’amuserait presque des difficultés financières de l’AS Saint-Etienne, donné en perdition financière : «[Les dirigeants stéphanois] n’étaient pas obligés non plus de dépenser par avance la manne des droits télés à venir [1,2 milliard d’euros annuels pour les quatre saisons à venir à répartir entre les 20 clubs de Ligue 1, ndlr]. Les événements accélèrent un processus qui aurait pu les rattraper sans ça. Avec ou sans crise, la sélection naturelle fait partie du foot.» Le club de celui qui s’exprime ainsi nage à peu près dans les mêmes eaux – budget, assise, qualité de l’effectif – que l’ASSE. Les places au soleil sont rares.

En pratique, quatre pistes ont été explorées pour banquer les clubs professionnels français. Revue de détail.

La piste qatarie
A notre connaissance, ce fut la première à se mettre en branle : consécutive au non-versement de la tranche d’avril des droits télés (110 millions retenus par Canal+, 42 millions par beIN Sports), elle a consisté à envoyer le président du Paris-SG, Nasser al-Khelaïfi, prendre langue avec le patron de beIN Sports, Nasser al-Khelaïfi, histoire d’obtenir tout ou partie des droits télés non réglés voire plus, si le Qatar – propriétaire du PSG et de la chaîne – se sentait de faire un geste. «Raison de plus pour croire que Nasser al-Khelaïfi pouvait réussir dans sa mission», a expliqué, chafouin, le président de l’Olympique lyonnais, Jean-Michel Aulas, à un journaliste de l’Equipe s’étonnant de ce mélange des genres. «Il a dû se parler dans une glace», a déclaré dans le quotidien sportif Jaume Roures, le patron de Mediapro, qui a acquis l’essentiel des droits pour les quatre saisons suivantes de Ligue 1.

Lequel Roures est chiffon : dans le milieu, beaucoup voient dans l’attitude des diffuseurs historiques (beIN et Canal, liés depuis cet automne par un accord de distribution exclusif) une manœuvre destinée à évincer Mediapro, tablant sur un recul du média catalan effaré par la conjoncture pour racheter à bon compte – disons 25% moins cher – les droits télés à venir.

La piste Quillot
Maxime Saada, le patron du groupe Canal, aurait refusé de recevoir le directeur général de la ligue professionnelle, Didier Quillot, parmi le pool de présidents (outre al-Khelaïfi, on comptait le Toulousain Olivier Sadran, le Niçois Jean-Pierre Rivère et le Marseillais Jacques-Henri Eyraud) venus négocier avec lui. Saada dément : on s’est cependant fait confirmer l’éviction de Quillot par plusieurs sources différentes. Le DG de la LFP n’est cependant pas resté les bras croisés : dans un contexte où beaucoup l’estiment fragilisé par la défiance de quelques poids lourds du foot français, à commencer par Aulas, il s’est rendu à Londres pour négocier avec des établissements bancaires.

Au premier rang desquels JP Morgan, en pointe sur les projections macroéconomiques post-crise du coronavirus. Une initiative surprenante menée avec Sébastien Cazali, directeur financier de la LFP, dans la mesure où si elle s’est faite sur demande formelle du bureau de la Ligue, le 23 mars, elle a été loin de recevoir la bénédiction d’une majorité des clubs censés être représentés par l’instance. Ainsi, la question de savoir qui Quillot a derrière lui nous a valu des attitudes dubitatives. On le savait (très) proche du président marseillais Jacques-Henri Eyraud, à qui Quillot a présenté Frank McCourt au moment où ce dernier a racheté l’OM, poussant ainsi JHE à la présidence du club phocéen. Mais le foot est un milieu où les amitiés et alliances évoluent vite. Au final, c’est souvent le nom de Bernard Caïazzo, vibrionnant coprésident de l’AS Saint-Etienne très actif dans les instances, qui ressort quand on cherche un soutien à la démarche de Quillot : l’implantation et le réseau de Caïazzo ne seraient pas un luxe pour Quillot, qui se présente souvent comme un dirigeant purement «technique», distant des questions politiques.

La piste Lopez
C’est un document confidentiel de quatre pages agrémenté d’un voilier flottant sur une mer calme, allégorie sans doute d’un monde meilleur post-Covid-19 : celui envoyé par le président de Lille, Gérard Lopez, et celui du FC Lorient, Loïc Fery, aux décideurs du football professionnel hexagonal et qui présente quatre réflexions présidant à leur propre démarche de recherche de solutions de financement, «en complément des financements de chaque club» est-il tout de même précisé. Première réflexion, «les enjeux» et ils ont le mérite d’être chiffrés : «280 millions de PERTES pour les clubs du fait du risque (avéré) de non-paiement des droits TV» (le mot perte est en majuscule sur le document) si la saison ne finit pas ou des «DECALAGES DE TRESORERIE d’environ 410 millions» (280 millions pour les tranches d’avril et de juin de Canal et beIN, 130 millions d’euros pour Mediapro en août) si la saison 2019-2020 se termine tardivement et que la suivante reprend plus tard.

Détail piquant : si les clubs de L1 soutiennent largement Lopez dans sa démarche, ils s’en méfient aussi, ce qui explique qu’on lui ait adjoint Fery, patron de la société de gestions d’actifs spécialisés dans le crédit et le financement Chenavari et qui réside à Londres. La feuille de route telle que décrite sur le document est la suivante : «Préciser la nature sous-jacente aux propositions» de crédit ou encore «négocier les term-sheets [conditions de base comme taux de crédits, échéances, etc.] en cherchant une amélioration des offres» de crédit. Lapidaire, le document laisse cependant entendre que la recherche portera non plus seulement sur des organismes de crédit «classiques» comme celle entreprise par Quillot et Cazalli, mais sur des fonds d’investissement, ce qui justifie un attelage (Lopez et Fery) rompu au monde de la réassurance et du rachat de dettes. Les premiers retours vers la LFP doivent intervenir, toujours selon le document, vers le «15-20 avril». On y est.

La piste Le Graët
En s’élevant le vendredi 10 avril contre «les acrobates du financement» lors du bureau de la LFP auquel il participe de droit en tant que président de la Fédération française de football, Noël Le Graët a voulu faire barrage aux initiatives de la ligue, Quillot et Lopez donc : le Breton plaide depuis le début pour une gestion franco-française, et tant pis si elle contredit un football de son époque ouvert – coronavirus ou non – aux capitaux étrangers. Unanimement décrit comme très proche de l’Élysée, Le Graët vise depuis le tout début de la crise une solution autrement classique : le recours à la Banque publique d’investissements (BPI) pour les clubs, entreprises commerciales comme n’importe quelle société, et donc éligibles à recevoir l’Etat des aides de l’Etat.

Problème : comment la FFF pourrait à la fois recourir à la BPI et en faire profiter les clubs professionnels alors qu’elle a aussi sous tutelle tout le foot amateur, qui a été officiellement éteint jeudi et qui est tout aussi touché par la crise que l’Olympique lyonnais et consorts ? La fédération a trouvé la sortie : ne pas solliciter elle-même la BPI mais inciter les clubs pros à le faire eux-mêmes à titre individuel en se tournant vers leur antenne régionale, ce qui permet au passage à la FFF de ne pas mettre les mains dans la délicate question de la répartition.

Le non-versement de la tranche d’avril a d’abord frappé les gros clubs de Ligue 1 puisqu’elle correspondait au critère dit «de notoriété», calculé sur le pouvoir d’attractivité des clubs mesurés grâce aux passages télés. Ainsi, en attendant la tranche de juin, de nombreux clubs n’ont été lésés que de quelques millions : 2,5 pour Strasbourg, 1,8 pour Amiens, 3,3 pour Toulouse, 2,3 pour Dijon… Autant de sommes relativement faciles à se faire prêter par la BPI : un club européen cette saison a même déjà obtenu le versement d’une somme de 8 millions couvrant à 80% le manque à gagner de droits télés d’avril et de juin.

Bien sûr, pour les clubs plus sollicités par les télés et possiblement mieux classés en fin de saison, c’est autre chose, d’autant que «l’accord» conclu par le syndicat des joueurs et prévoyant un report de leur salaire en fin d’exercice n’engage en rien ces mêmes joueurs, qui doivent encore donner – ou pas – leur propre aval si et seulement si ça leur chante. Un irrésistible appel à recourir aux «acrobates du financement», comme le dit Le Graët.

Source: Libération.fr