SOCIÉTÉ

Côte d’Ivoire-Duékoué/ Entre craintes et espoir

Première zone de production du cacao en Côte d’Ivoire avec 400 mille tonnes et dixième ville prospère ivoirienne, Duékoué, symbole de la crise postélectorale de 2011 (1000 morts le 29 mars 2011) reste sous la menace des conflits communautaires.

La ville de Duékoué a ravi le titre de première zone de production du cacao à Soubré avec 400 mille tonnes. Dixième ville prospère de Côte d’Ivoire, elle se prépare à accueillir une usine de production de riz. Ces signaux verts ont suscité une ruée des banques dans la capitale de la région du Guémon qui en compte à ce jour neuf. Il n’empêche que le recent passé de la ville, marquée au fer par des génocides (Guitrouzon, Carrefour, Nahibly…) est possible de se repeter car la bombe à retardement n’a pas été désamorcée. « L’ethnicisme, la négation de l’autre ethnie considérée comme des sous-hommes et les constructions mensongères pour l’obtention du pouvoir d’Etat n’ont pas été déconstruits de l’esprit des militants. La moindre étincelle est susceptible de déclencher des affrontements communautaires. », revèle un observateur de la société civile.

 

Impunité

La thèse d’un probable retour irreversible des hostilités est partagée par Djité Gabin, fédéral du Front populaire ivoirien (FPI) en raison, dit-il, de l’impunité et du musellement voire de la reduction au silence de toute voix discordante. « Un début de tentative de reconciliation n’a jamais eu lieu. Nous sommes considérés comme des sous-hommes. La fracture est bien grave. Mais tout se passe comme s’il n’y a jamais eu quelque chose de grave. Pourtant, des corps humains sont toujours dans des puits dans les quartiers Togueï, Carrefour etc. », se plaint-il tout en regrettant le non respect de la mémoire des victimes du génocide de Nahibly survenu vendredi 20 juillet 2012.

Le site étant vendu à des acquereurs qui ont commencé à y construire. « Petit Bahi, du nom du jeune homme qui a montré les corps sans vie à la journaliste de RFI, Maurine Grezo, a été assassiné par les FRCI en décembre 2014. Les resultats de l’autopsie de son cadavre, envoyé à Abidjan, sont toujours attendus. Les parents des victimes cotoient les assassins de leurs enfants. », ajoute-t-il. Pour sa part, Doumbia Amadou, membre du bureau fédéral du FPI à Duékoué, a été plus chanceux. Pour avoir exécuté le mot d’ordre de boycott du référendum d’octobre 2016, il a été passé à tabac le lendemain par des jeunes se reclamant du RDR. La machoire inférieure fracturée, il lui a fallu deux années pour recouvrer la guérison.

La cohésion sociale est en marche

Cette vue de la situation socio-politique contraste avec celle du parti au pouvoir d’Etat. Taï Glahou Jean, maire de Duékoué classé 2ème meilleur maire de l’intérieur en 2015, estime que ce prix résulte de ses efforts en faveur de la cohésion sociale. « Je suis fier de mon action au niveau de la cohésion. Avant d’être maire RDR, j’appartiens à la communauté wê. Certains ont pensé que j’allais renvoyer tous les agents de la mairie parce qu’ils sont militants ou sympathisants du FPI. Mais je ne l’ai pas fait. Le développement n’a pas de coloration politique. J’exhorte donc les jeunes du FPI à entrer dans la République. Nous avons été victimes de la politique. Il faut qu’on se ressaisisse. », a-t-il fait savoir non sans énumérer des détails. «Depuis que je suis maire de Duékoué (5 ans), il y a moins de troubles. Quand les jeunes sont chauffés à blanc et que j’apparais, ils se taisent. La police a tué deux ou trois jeunes au quartier Carrefour, à Dahoua, je dis à ceux qui veulent en découdre avec les autres que ce n’est pas la solution. Récemment j’ai offert 5 motos à la jeunesse malinké et 5 autres à la jeunesse wê. J’ai été parrain d’une structure de la jeunesse qu’on appelle Duékoué d’abord. Cette structure réunit tous ceux qui ont choisi de vivre à Duékoué. », a-t-il ajouté. Fofana Mory, président régional de la jeunesse RDR du Guémon renchérit pour dire que sur le plan politique, l’atmosphère est appaisée. Pour lui, la cohésion sociale renaît petit à petit bien qu’il existe des poches de resistance mais l’essentiel, dit-il, c’est  que les communautés se parlent. « Les autorités font des séminaires pour la sensibilisation des populations et cela a permis à ces dernières d’aborder les choses autrement pour ne plus revivre ce qui s’est passé en 2011. Cellule de reçonciliation nationale, ONG et partis politiques ont contribué à la cohésion. », a-t-il indiqué.

La face cahée de l’iceberg

Derrière l’embellie de la ville de Duékoué, certains y voient l’appauvrissement des populations en raison du système économique du régime Ouattara qui favorisent les grands groupes industriels au détriment des petites initiatives. « Les coopératives qui permettaient aux jeunes de joindre les deux bouts ont été fermées. L’argent circule entre les banques et les grossistes. Des jeunes ressortissants du Nord ont dû quitter Duékoué pour ces raisons et aller s’investir dans l’anacade dans leur région d’origine. » révèle Koné. A cela, ajoute notre interlocuteur l’expropriation des terres conformément à la nouvelle Constitution qui stipule que celles-ci appartiennent à l’Etat. « Avec des mallettes d’argent et des rencontres avec les autorités, des hommes venus d’ailleurs se voient rédistribués nos terres. Il existe une commission de redistribution des terres qui favorisent les Burkinabés. Un sentiment d’amertume et de colère est collectivement partagé.», ajoute notre interlocuteur.

Cyrille NAHIN, depuis Duékoué