ÉCONOMIE

« La Face cachée du cacao », un business « cannibale » et criminel

Esclavage, déforestation massive, exploitation d’enfants, usage du glyphosate… Paul Moreira a enquêté en Côte d’Ivoire sur cette filière mal contrôlée.

Si vous faites partie de ceux qui croquent une tablette pour chasser les idées noires, l’effarant documentaire réalisé par Paul Moreira, La Face cachée du cacao, risque fort de vous faire passer le goût du chocolat. On savait la filière trouble, mais la réalité dévoilée par les enquêtes et reportages, de plus en plus nombreux ces derniers mois, dépasse tout ce qu’on peut imaginer. Déforestation, travail des enfants, aveuglement des autorités, double discours des multinationales, promesses non tenues des industriels de l’agroalimentaire… Il y a quelque chose de pourri au royaume des cabosses.

Accompagné d’une caméra cachée et d’un « fixeur », le journaliste a réussi à filmer des images terrifiantes dans l’une des plantations illégales qui grignotent, année après année, les forêts pourtant protégées du sud-ouest de la Côte d’Ivoire, pays producteur de 40 % du cacao mondial. Balisées par des miliciens qui prélèvent une dîme à chaque passage de camion, voiture ou moto, les routes boueuses de la région tracent un chemin difficilement praticable au milieu d’une végétation étrange. Les arbres y ressemblent à des squelettes blancs : ils ont en fait été brûlés pour permettre la plantation de cacao à leur pied. Plantations que de jeunes adolescents pulvérisent, toute la journée, d’un produit à « tête rouge » dont on découvre très rapidement qu’il s’agit de glyphosate, le désherbant de Monsanto, classé « cancérigène probable » par l’OMS.

Absence de traçabilité des fèves
Inutile de préciser que ces gamins, pour la plupart venus du Burkina Faso voisin et « vendus » par leurs parents, trop pauvres pour les nourrir, travaillent non seulement dans l’illégalité la plus totale (le travail des enfants est interdit en Côte d’Ivoire) mais également sans aucune protection contre les défoliants qui tuent, petit à petit, la forêt ivoirienne. Pis, ceux qui ont trop faim en arrivant travaillent pendant plusieurs années gratuitement contre de la nourriture, avant d’être payés par l’octroi d’une petite parcelle. L’absence de traçabilité des fèves leur permet de rejoindre le circuit légal, en toute impunité. Nourrie par l’appétit des industriels pour les douceurs chocolatées, l’expansion, légale ou non, des plantations de cacao a fait perdre à la Côte d’Ivoire 90 % de sa forêt en vingt ans.

Opiniâtre, Paul Moreira frappe à toutes les portes de la filière. Du chef du réseau qui vend les enfants aux planteurs clandestins, à l’intermédiaire opaque qui refuse de parler, en passant par les ONG qui dénoncent sans relâche ce business « cannibale ». Son documentaire explique avec clarté et sans pathos pourquoi la filière cacao est l’une des plus inéquitables au monde : selon l’Agence française de développement, un cultivateur de cacao gagne en moyenne moins de 1 euro par jour.

Les industriels et les lobbys du secteur ont pourtant multiplié les déclarations d’intention depuis vingt ans, se fixant des objectifs aussi ambitieux qu’irréalistes. Mais face à la déscolarisation des enfants, au laxisme des autorités dans certaines provinces reculées, à l’incurie des intermédiaires et au laisser-faire des industriels, les moyens déployés pour nettoyer la filière paraissent dérisoires. La publication de rapports alarmants fait toutefois bouger les lignes : la Côte d’Ivoire et le Ghana ont décidé cette année de cesser de vendre leurs fèves aux grands industriels si le prix payé aux producteurs n’augmentait pas.

Source: Le Monde